L'essor de l'occident chrétien

150 Christ Pantocrator

Au sortir des grandes invasions et de "la Grande Peur de l'an mil", l'inexorable montée de l'Occident Chrétien vers l'explosion créatrice du XIIe siècle, dans une société parcellisé et cruellement injuste stabilisée par la féodalité, l'essor démographique et le développement de l'agriculture, l'expansion territoriale et les conquêtes territoriales sur l'Orient musulman, le renouvellement des arts et de l'architecture dans une civilisation soumise à Rome où les Cisterciens jouent un rôle essentiel

lire la suite ... 

 

Thibault_IV_de Blois

theobald IVThibault IV le Grand de Blois, Chartres, Ch$ateaudun, Meaux, Seigneur de Sancerre, devenu en 1125 Comte de Champagne sous le nom de Thibault II où il engendra la célèbre lignée de Comtes qui créerent les conditions de développement les riches foires qui furent à l'origine de la première économie monde.

St Etienne Harding

150 StsCiteauxST ETIENNE HARDING, troisième Abbé de Cîteaux, crétaeur de l'Abbaye Notre Dame de l'Aumône (Abbatis Eleemosyna), dite "Petit C^^iteaux, dont il nomma Abbé le moine ULRIC, dont il vint lui-même assurer la consécration avec l'Evêque de Chartres.

Lire la suite ....

Presentation

Écrit par JMS. Publié dans Non catégorisé

foundators150Fondée puis portée sur les fonds baptismaux par la volonté de deux hommes au rang des plus illustres du XIIe siècle :

    • Saint Etienne Harding, abbé de Cîteaux, l'un des trois Pères fondateurs de l'Ordre avec Robert de Molesmes et Aubry en 1098, qui conçut durant son abbatiat les structures organisationnelles et rédigea les règles sur lesquelles Cîteaux bâtit son exceptionnel essor des XIIe et XIIIe siècles ;
    • le comte Thibault IV de Blois et de Chartres, comte de Champagne en 1125 sous le nom de Thibault II, petit-fils de Guillaume le Conquérant, seigneur le plus puissant et plus riche du royaume, dont les possessions immenses enserraient les minuscules états franciliens du roi Louis VI le Gros contre lequel il guerroyait, seigneur dont la sage oeuvre législatrice promut la révolution économique et commerciale que furent les foires de Champagne (la première économie monde),

l'abbaye Notre Dame de l'Aumône était née en 1121 sous d'heureux auspices ; bien née, certes, mais la folie des hommes et de leurs guerres ne l'épargna guère par la suite : les destructions des guerres de Cent ans d'abord, puis de terribles massacres et destructions durant les Guerres de Religion, où disparurent des documents historiques (cartulaire, nécrologe) qui constituent la trame pour suivre l'histoire d'un tel établissement. Sa mémoire historique gommée par les conflits armés, sa trace physique fut efffacée par l'avidité et l'inconscience humaine, après sa vente comme bien national, puisque l'ensemble des bâtiments monacaux furent démolis en 1818 pour être revendus comme matériaux de construction (à l'instar de bien d'autres monuments prestigieux de notre patrimoine, tels Cluny par exemple !).
Alors que son souvenir se dissout dans les limbes du temps, voici pour mémoire quelques témoignages épars, rassemblés par Maître Jean COSSON, sur ce que fut cette prestigieuse abbaye cistercienne.

Les Cisterciens

Publié dans Non catégorisé

D'éminents et doctes savants ou historiens ont consacré d'importantes études etrédigé de passionnants ouvrages sur l'histoire de l'Ordre cistercien et son évolution au fil les siècles ; par simplification, nous reproduirons ici l'article de synthèse publié par l'Encyclopédie libre Wikipedia sur le sujet. Cette reproduction est autorisée par la licence GFDL qui régit les articles de cette encyclopédie et en permet la publication et la modification..

Vous pourrez consulter la liste des auteurs, ainsi que l'article lui-même en suivant les liens ci-dessous. Merci aux valeureux auteurs anonymes de ce remarquable travail de synthèse et de vulgarisation.

2009 © Copyright auteurs Wikipedia - source : l'Ordre cistercien, sur Wikipedia - article sous licence libre GFDL

L'analyse du grand historien

Georges DUBY (1919-1996), illustre Académicien et Professeur au Collège de France, forme, notamment avec Fernand BRAUDEL, la deuxième génération de "l'Ecole des Annales", fondée par Marc BLOCH et Lucien FEBVRE en 1929, qui a marqué et révolutionné l'histoire du XXeme siècle par une approche totalement originale, l'ouvrant à d'autres disciplines et  privilégiant l'histoire des structures, des mentalités et de la longue durée, en réaction à l'histoire traditionnelle tournée vers les évènements et les personnages politiques individuels.
Considéré comme le plus important médiéviste de son siècle, cet éminent spécialiste de l'art médiéval et des Xe, XI, XIIe et XIIIe siècle en Europe Occidentale, a publié de remarquables ouvrages qui constituent des réferences absolues ; son talent hors pair de communicateur l'a conduit à collaborer à des séries télévisées,  telles "Le Temps des Cathédrales" en 1976,  tirée de son livre éponyme, qui constitue toujours plus de trente ans après une référence pour la télévision publique ; dans cette série, il a su vulgariser auprès du grand public le résultat de ses éminentes recherches.

Dans le chapitre III, intitulé "Dieu est Lumière", il s'exprime notamment sur la renaissance du XIIème siècle ; à partir des conceptions idéologiques  diamétralement opposées sur le plan artisitique qui  mettent aux prises clunisiens et cisterciens, il nous donne son sentiment sur l'histoire cistercienne.

georges duby" Brusquement, au XIIe siècle, le mouvement d'expansion s'accélère. De la croissance, la croisade, la ruée des chevaliers du Christ sur les richesses de l'Orient, l'aventure fabuleuse est un signe. Il en est un autre moins éclatant, plus sûr, inscrit dans le paysage : c'est alors que se mettent en place les traits que celui-ci présente encore aujourd'hui ; des villages neufs, des champs florissants, des vignobles, et ce nouvel acteur, dont on découvre qu'il va s'emparer du premier rôle, l'argent.
La monnaie, toujours trop rare parce que l'on en a de plus en plus besoin partout, parce que tous les commerces s'animent. Effervescence : un progrès bouleversant, autant que celui qui entraîne notre époque et dont nous avons peine à supporter l'idée qu'il puisse ralentir. A tous les étages de l'édifice culturel, les contrecoups de cet essor se sont repercutés. : le sentiment religieux prit une autre teinte, la conviction s'imposant que le rapport à Dieu est une affaire personnelle, que le salut se gagne en vivant d'une certaine façon.
De l'Apocalypse, le regard glissa insensiblement vers les "Actes des Apôtres", vers l'Evangile, pour chercher dans cette part de l'écriture des modèles de conduite. Une telle translation retentit directement sur l'oeuvre d'art.

Dans le même temps, les relations entre les hommes prenaient de la souplesse ; ceci favorisait les regroupements, les concentrations, les synthèses. Les premières phases de la croissance s'étaient manifestées autour de l'an mil, par un éparpillement des pouvoirs, la féodalisation ; cent ans plus tard, des Etats, des principautés, des royaumes commencent à se reconstruire. Déjà les abbayes s'étaient rassemblées en congrégations, ce qui conduisait à poursuivre en commun des recherches esthétiques qui s'étaient inaugurées isolèment à Tournus, à Saint-Benigne de Dijon, à Saint-Hilaire de Poitiers. En 1100, la plus puissante de ces congrégations était l'Ordre de Cluny, et le monument le plus prestigieux, la nouvelle abbatiale de Cluny, édifiée en quelques années grâce à l'or venu d'Espagne, grâce à l'argent venu d'Angleterre.
La monnaie, déjà en position maîtresse. Et de nouveau des souverains, tenus, en raison des dons en numéraires qu'ils avaient faits, pour de véritables bâtisseurs.
De ce monument, que reste - t - il ? Des ruines désolantes.
Au début du XIXe siècle, cette merveille a servi de carrière de pierre. Les quelques vestiges révèlent cependant ce que fut le projet : rétablir dans sa plénitude ce que la féodalité avait étouffé : le palais impérial. Plus splendide que n'avait été celui de Charlemagne, puisque c'était le Palais de Dieu. Digne de lui, des solennités qu'il exige. L'espace contenu par ses murs est enfermé strictement, séparé des troubles de la terre ; la lumière y est discrètement admise. Mais déjà les piliers se tendent pour élever les voûtes à perte de vue, "in excelsis". Ils sont emportés par cet élan même auquel invite la grande sculpture du portail, dont il ne subsiste plus que quelques débris dérisoires, et qui représentaient, justement, l'ascension. Une réplique permet d'imaginer ce que fut le grand Cluny : Paray-le-Monial.
L'extérieur, discret, laisse seulement entrevoir la démultiplication envahissante des chapelles. Sur la façade occidentale des portes s'ouvrent comme un appel à s'engouffrer, à tout quitter, pour s'établir enfin dans l'ordre. Tout l'intérieur converge vers le choeur, lieu de l'offrande, de l'élevation, que les abbés de Cluny voyaient comme le "promenoir des anges".
Un palais, la tête d'un empire plus parfait que n'importe quel autre sur la terre. Pour le construire, on a naturellement repris les colonnes cannelées, les galbes des formes empruntées à la romanité classique dont les empereurs de l'an mil avaient prolongé la conservation. Dans ce palais, la fête et toutes les somptuosités du monde. Car les moines de Cluny, en toute bonne conscience, se considèraient comme les princes, formant la cour du Tout-Puissant, comme les courtisans d'une sorte de Versailles immatérielle, sacralisée. Persuadés qu'il leur incombait d'organiser en grande pompe une cérémonie ininterrompue et qu'ils devaient pour cela dilapider des trésors. Cette propension au luxe se manifeste de manière très évidente dans la petite chapelle de Berzé-la-Ville, un oratoire privé, que l'Abbé Hugues fit décorer dans l'un des grands domaines où il aimait résider. L'ornement recouvre ici toute la muraille, déployant tous les agréments de la ligne et de la couleur. Dans les châteaux de la Judée, des princes francs s'accoutumaient alors à vivre dans de semblables raffinements. Mais les croisés et les prêtres qui les accompagnaient découvraient aussi en Terre Sainte, dans sa pleine réalité, l'existence que Jésus avait menée. Ils s'apercevaient que ce même Dieu, démesurément lointain lorsqu'en parle l'Apocalypse, avait vécu un jour comme chacun de nous, comme Lazare, comme Madeleine, comme ses amis --- que le Seigneur suprême, trônant dans les absides, avant d'avoir vaincu la mort, avait été ce maître bafoué, qu'un disciple trahit, livra. Déjà, sur les fresques ornant le prieuré de Vic, en un simple échange de regard, l'humanité prend le pas sur le divin.
Sans doute, ce qui venait de la tradition monastique et qui culmine dans l'esthétique clunisienne portait-il toujours à préparer le logis du Sauveur pour son retour triomphal, à le saluer, à le traiter comme un roi. Une telle intention avait autorisé cette innovation téméraire, bouleversante : ériger au seuil des basiliques, en plein vent, au regard du peuple, de hautes figures sculptées semblables à celles que la Rome païenne établissait autrefois sur ses arcs de triomphe. Tailler dans la pierre l'effigie des prophètes, c'était pourtant figurer forcément dans une certaine vérité des corps et des visages d'hommes, arracher la vision à l'irréel. Ainsi, à Moissac, le sculpteur a suivi au plus près le texte de Saint Jean. Il a voulu montrer, au centre du béant, l'Eternel inaccessible. Celui-ci se trouve attiré cependant de manière irrésistible vers la terre, et comme capturé. Par quels moyens ? Par la musique, qui fut sans doute l'art majeur de ce temps, le plus efficace instrument de connaissance, et dont saint Hugues avait ordonné que les tons fussent représentés sur les chapiteaux du choeur de Cluny, c'est-à-dire au coeur de tout le programme iconographique, au point de convergence de tous les gestes de la liturgie. Sur le tympan de Moissac, les musiciens sont des rois. Ils portent les insignes des rois de la terre. Le Christ, dont ils chantent la gloire, les domine, et l'archiabbé domine lui aussi les souverains terrestres. De ceux-ci, la croissance économique entraîne alors très rapidement la restauration de la puissance.
Elle suscite surtout, après la renaissance carolingienne du XIe siècle, après la renaissance ottomane de l'an mil, une nouvelle renaissance, plus vigoureuse. Elle revivifie ce qui survit de l'héritage romain, l'humanisme. On le voit bien à Liège ; dans le bronze, sur les flancs d'une cuve baptismale, instrument d'un rituel de rénovation, d'un sacrement qui n'est pas réservé à quelques élus comme l'étaient les liturgies clunisiennes, mais destiné à se répandre sur tout le genre humain, des personnages apparaissent dans les attitudes les plus vraies. Toutes les entraves sont tombées qui retenaient, cent ans plus tôt, dans ces provinces, les artistes serviteurs des empereurs de s'éloigner trop des modèles classiques, de s'exprimer selon leur tempérament propre. L'art renaissant du XIIe siècle est de libre audace. Et parmi les nouveaux baptisés, place est faite au philosophe : dans l'élan qui l'emporte, la chrétienté latine en est maintenant en effet à s'annexer sans crainte tout le savoir des païens.
Des figures d'hommes partout, et que pénètrent peu à peu les frémisssements de la vie. Elles s'accumulent dans les cloîtres bénédictins, disposées là pour que la méditation des religieux rebondisse toujours plus haut, d'image en image. A celle de l'homme se juxtaposent les représentations des choses naturelles, des plantes, des animaux. La sculpture montre lees créatures ramenées au plan très simple, régulier, rationnel, dont Dieu avait l'esprit rempli lorsqu'il les façonna. De même, la société humaine apparaît dans ses structures idéales, conforme à la volonté divine : trois catégories, les paysans, les guerriers, les prêtres, les uns et les autres subordonnés aux moines, qui regardent l'humanité dont ils se sont séparés du haut de leur perfection. Lorsqu'ils déposent dans les galeries du cloître les expressions figurées de leurs rêves, deux tendances se discernent dont l'opposition révèle entre les valeurs du passé et celles de l'avenir une tension d'autant plus vive que le progrès se précipite. D'une part, l'écho du message évangélique qui, dans les scènes représentant la vie de Jésus, invite à ne pas refouler la part de chair qui se trouve dans la personne de chaque homme et dans celle du Christ aussi. D'autre part, le relent de l'ancien pessimisme, la condamnation de ce qui n'est pas l'esprit pur, l'obstination à voir partout le maléfique, à le dénoncer dans tout ce qui touche au corporel, par une multitude de signes, qui sont ceux du cauchemar et de la frustration. Les moines clunisiens étaient des seigneurs, fiers de l'être. Leur art est un art de grands seigneurs. Par la place qu'il fait aux représentations du péché, aux monstres, par exemple, qui grouillent dans le grand tumulte du pilier de Souillac, il porte témoignage de la violence d'une civilisation dont c'était alors l'enfantement rageur.

" Que viennent faire dans vos cloîtres où les religieux s'adonnent aux saintes lectures ces monstres grotesques, ces extraordinaires beautés difformes et ces belles dofformités ? Que signifient ici des singes immondes, des lions féroces, de bizarres centaures qui ne sont hommes qu'à demi ? Pourquoi les guerriers au combat ? Pourquoi des chasseurs soufflant dans les cors ? Ici, on voit tantôt plusieurs plusieurs corps sous une seule tête, tantôt plusieurs têtes sur un seul corps. Ici un quadrupède traîne une queue de reptile, là un poisson porte un corps de quadrupède. Ici un animal est à cheval ? Enfin, la diversité de ces formes apparaît si multiple et si merveilleuse qu'on déchiffre les marbres au lieu de lire dans les manuscrits. On occupe le jour à contempler ces curiosités au lieu de méditer la loi de Dieu. Seigneur, si l'on ne rougit pas à ces absurdités, que l'on regrette au moins ce qu'elles ont coûté "

Cette voix qui s'élève pour condamner Cluny, pour crier que Cluny trahit l'esprit du monachisme, c'est celle de Saint Bernard. Contestation. Elle exprime à ce niveau très élevé, dans les minces couches de la plus haute culture, les contradictions dont cette époque, autant que la nôtre, était remplie. Rupture violente. Bernard de Clairvaux se battait ; contre tout ; contre les Moines d'ancienne observance ; contre les cardinaux avides ; contre les philosophes, les humanistes ; contre les rois incestueux ; contre les chevaliers qui aimaient trop l'amour et la guerre. Lutteur infatigable, intraitable, impossible, qui se traînait malade aux quatre coins de la chrétienté pour moraliser. Nulle image ne montre les traits de son visage. Nous n'avons de lui que des paroles,tonitruantes, quantité de pamphlets, de sermons dont les copistes avaient charge de répandre partout le texte. Pendant une génération, Bernard fut la conscience exigeante de la chrétienté. Il connaissait le monde, il y avait vécu vingt années en fils de chevalier, avant de se convertir, d'entrer avec une bande de camarades dans le monastère le plus austère, Cîteaux. Il avait eu le temps de percevoir cette forme nouvelle de corruption dont la monnaie est l'agent. Il appelait donc à se dépouiller toujours plus. Critiquant précisément les moines de Cluny pour le goût excessif qu'ils avaient du luxe et du confort. Proposant un autre style de vie monastique, un autre style d'art monastique, le cistercien.

C'est un retour. Le propos cistercien est réactionnaire, rétrograde : résister aux tentations du progrès et, pour cela, fuir au plus loin. Revenir aux principes du monachisme bénédictin impliquait d'écarter la communauté du siècle, de l'isoler davantage, en plein désert. Cela fit le succès de l'ordre. La société du XIIe siècle s'enrichissait ; elle était encore dominée par des représentations morales qui lui faisaient penser qu'un homme peut être sauvé par le sacrifice d'autres hommes, ses substituts. Elle avait toujours besoin des moines ; mais des moines plus pauvres, puisqu'elle se sentait souillée par ses richesses. Elle admira chez les cisterciens qu'ils ne se laissent point prendre aux précipitations qui faisaient alors accélérer le temps, qu'ils reviennent au rythme calme des saisons et des jours, aux nourritures frugales, aux vêtements sans apprêt, aux liturgies rigoureuses, que le dénuement, le renoncement de cette petite élite compense la voracité du reste des pêcheurs et obtienne pour ceux-ci le pardon.


Cîteaux revint donc à la simplicité des formes architecturales ; conservant les mêmes, mais en expulsant le superflu, les débarrassant de tout ce qui, inutilement les encombre, les décapant. L'abbaye redevient un roc ; la pierre dont elle est bâtie est laissée à sa franchise, rude. On y préserve les traces laissées par la peine des hommes ; chaque bloc est marqué du signe, du sceau de l'artisan qui l'a, à grand effort, façonné. Le cloître cistercien est dénudé, comme doit l'être un atelier pour le travail efficace, ici trouver Dieu à travers ses paroles.

Plus d'images : les lignes droites, les courbes, quelques nombres simples. Que l'attention ne soit pas divertie ; qu'elle se fixe sur l'écriture afin d'en dégager le sens, le travail du corps alternant avec le travail de l'esprit puisque le prescrit la règle de Saint Benoît.
Dans d'autres ateliers, l'effort des religieux s'applique à la matière brute, retirant le métal de sa gangue, l'affinant, le purifiant, pour qu'il devienne utile. L'intention est la même : il faut exploiter les ressources que le Dieu créateur répand à profusion à notre portée dans les mots et dans les choses. Des uns et des autres, l'homme doit extraire le suc, patiemment, humblement, employant la vigueur de ses bras, de sa raison, de son âme.
Voici pourquoi les forges, les greniers bâtis par les cisterciens ont la majesté de leurs églises : le grenier, la forge, le cloître, l'église sont en effet les différents outils d'une même fonction, d'un même office. Le monastère lui-même, comme la noix au milieu de l'écorce, comme l'esprit au milieu de la chair, s'établit au centre d'une clairière, où la nature végétale est laborieusement domestiquée, arrachée à sa turbulence, à sa somnolence. Le Seigneur n'a-t-il pas soumis toutes les créatures à l'homme ? N'attend-il pas de l'homme qu'il coopère avec lui, usant de son intelligence, à cet ouvrage continu, ininterrompu, qu'est la création ? Les moines de Cîteaux qui n'acceptent plus de vivre en seigneurs, d'être nourris par la peine des autres hommes comme l'étaient les moines de Cluny, se mirent donc au travail manuel.
De ce seul fait, et malgré leur résolution de tourner le dos au progrès, ils s'établirent à l'avant-garde de toutes les innovations techniques sur le front pionnier de ce siècle conquérant. Ils ont produit dans l'abondance ce que les villes et les châteaux, dans la croissance générale, réclamaient justement : le bois de feu et de charpente, le fer, le verre, la bonne laine. Les moines avaient choisi l'abstinence ; ils ne consommaient presque rien de cette production ; ils la portèrent au marché, ils en tirèrent de la monnaie. Qu'en faire ? L'aumône ? C'était difficile ; les abbayes cisterciennes étaient loin de tout. Cet argent servit à bâtir ; trois cent monastères en trente ans, disséminés par toute l'Europe. Comment évaluer l'investissement, comme nous dirions, que nécessita la création de cette oeuvre d'art immense, multiple et pourtant une, puisque les formes de toutes ces églises procèdent du même propos de simplicité, de solidité sereine.
Chacune de ces abbayes montrait, au milieu des solitudes, l'image d'une cité parfaite, un paradis sur la terre. Non point détaché de la terre, bien au contraire enraciné dans le matériel incarné. C'est par cette volonté d'incarnation, par une réflexion soutenue par le fort courant qui portait les meilleurs dans l'église à méditer sur le mystère de Dieu fait homme, et que la croisade amplifiait, par la conviction - celle de Saint-Bernard - que les moines ne sont pas des anges, qu'il leur serait pernicieux de vouloir trop, comme les clunisiens, leur ressembler, qu'ils ont un corps, qu'ils doivent dominer la chair dont ils sont faits afin de dominer le monde, c'est bien que - à la diffférence des moines qui les avaient précédés, à la différence des cathares - ils refusaient de s'évader dans l'irréel, parce qu'ils se sentaient tenus d'assumer pleinement, comme le Christ leur maître, la condition humaine, que les cisterciens épousèrent le mouvement général. Il les entraîna, malgré eux, sans qu'ils en prissent conscience ; la contradiction s'accusa dans la seconde moitié du XIIe siècle entre leurs propos d'austérité et la réussite de l'économie cistercienne. Après la mort de Saint Bernard, ces religieux, qui se voulaient très pauvres, gagnèrent de plus en plus d'argent et l'on s'aperçut de ce qu'il y avait d'arrogance dans la majesté de leurs granges.
La société laïque se détourna lentement de Cîteaux ; elle attendait désormais que les hommes d'Eglise n'aillent plus se cacher au fond des bois, mais s'occupent d'elle.
L'institution monastique appartenait déjà au passé, au passé rural, comme toute la tradition qui portait condamnation du terrestre. L'art cistercien fut un dernier fruit : admirable. Il a mûri dans l'automne du monachisme ; le Printemps était ailleurs.
Il était dans l'élan d'optimisme conquérant qui faisait, à Pise, avec le butin ravi aux infidèles et les bénéfices du négoce, enrichir le décor d'une cathédrale bâtie sur le mode romain, embellir à Palerme, sur le mode byzantin et musulman, des palais de princes, maîtres de la mer et de ses merveilles. Le Printemps était davantage dans cette révolution profonde qui faisait prendre conscience progressivement que le pêché réside en chaque homme, qu'il lui faut lui-même s'en délivrer, qu'il ne peut s'en remettre à d'autres, qu'il doit pour cela écouter l'Evangile.
Saint Bernard, et ce fut sa vraie victoire, avait chassé les monstres, refoulé les fantasmes. La figure du mal, au portail de la Cathédrale d'Autun, n'est plus une sirène, une chimère. C'est une femme très belle, à la fois tentante et coupable, et qui le sait. Saint Bernard avait prêché la seconde croisade à Vézelay ; il avait parlé devant un prodigieux ensemble sculpté, monastique, encore d'inspiration clunisienne, mais illustrant lui le nouvel esprit du christianisme. Dans le tympan de la Basilique Sainte Madeleine, où l'on vénérait les reliques d'une femme, d'une pécheresse que Jésus pourtant aimait, le Christ est assis dans sa majesté. Il est source la la lumière ; elle émane de ses mains, vivifiante ; non plus tenue sous le boisseau, enfermée comme elle l'était dans les cryptes de l'an mil, comme elle l'était encore dans les somptuosités encloses de Cluny, non plus maintenue loin des foules comme elle le demeurait loin des abbayes cisterciennes pour la seule illumination de quelques parfaits. Diffusée, répandue de tous côtés, de manière à ce que l'univers soit maîtrisé dans ses deux dimensions, espace et temps, jusqu'aux extrêmités de la terre et jusqu'à la fin du monde. En effet, l'expansion lumineuse n'est pas pour plus tard, repoussée dans un avenir incertain, comme elle l'est par l'Apocalypse. Elle n'est pas attendue, refusée pour l'instant : elle est là, dans l'instant. Le royaume peut-être de ce monde ; des hommes le construisent, les apôtres Des hommes qui n'ont pas été des moines, mais des prêtres, levain dans la pâte, nullement reclus, marchant peids-nus sur les grand-routes, parlant au peuple, les envoyés du maître, appelés à porter sa parole.
Il faut voir dans le tympan de Vezelay l'emblème d'un moment de l'histoire européenne, celui du grand départ, et le signe d'une vraie rupture, qui n'est pas retour au passé comme toutes les tentatives impériales de rénovation et comme, encore, la réaction cistercienne, mais avancée résolue vers les temps nouveaux, sous la conduite d'un Dieu dont on proclame ici qu'il est lumière.
La lumière, le perpétuel rayonnement du dieu lumière répandu sur des créatures où insensiblement se joignent la matière et l'esprit, cette idée est au coeur de l'esthétique de Saint Denis.
Elle a conduit l'abbé de Saint Denis, Suger, à vouloir réduire autant que possible dans le sanctuaire la place du mur, à rendre les murs poreux, translucides ; à tirer pleinement partie pour cela de la croisée d'ogives, cet artifice de bâtisseurs dont les cisterciens n'avaient usé que comme un moyen de consolider l'édifice. Les rayons lumineux s'introduiront ainsi largement, et Suger veut qu'ils soient triomphaux, parés de toutes les rutilences des gemmes. Gloire du vitrail !
Le monument ainsi conçu célébrait simultanément la gloire du roi des Cieux et celle du roi de France. Suger était moine, mais il mettait le monachisme au service de ce qui se trouvait alors en pleine adolescence, l'Etat, l'Etat monarchique. Conjugant, pour le servir, le meilleur des innovations esthétiques dont les diverses provinces du royaume avaient chacune été le lieu, annexant la statuaire monumentale des basiliques du Sud, annexant ce qui pouvait se prolonger au Nord, dans les émaux et les bronzes du pays mosan, de la tradition carolingienne, parachevant Cluny.
S'opposant par là violemment à Saint Bernard. Tout cela à l'époque de l'épanouissement clunisien et de l'éclosion cistercienne.

Voilà ce qu'il faut garder à l'esprit : l'efflorescence, le bouillonnement, une véhémence dans la recherche : toutes ces oeuvres sont contemporaines. Il n'y a pas plus de distance chronologique entre Cluny, qui s'achève péniblement vers 1130, Fontenay, construit en quelques années après 1135, Vézelay dont la sculpture date de ce moment même, Saint Denis dont on commence à rebâtir à ce moment le porche et l'abside, entre la maturité de ce que nous appelons l'art roman et les premières floraisons de ce que nous appelons l'art gothique, qu'il n'y en a entre Picasso, Matisse et Bonnard ou Marcel Duchamp.


Contemporanéïté, discordance, conflit ! Mais partout le même désir de pureté intérieure, de noblesse extérieure : âme et corps, incarnation.

Suger a repris dans cet esprit le schéma intellectuel des concordances entre l'Ancien et le Nouveau Testament, sur quoi avait pris appui déjà l'iconographie des portails de Hildesheim. Mais l'intonation s'est modifiée : entre temps, la croisade a mis en évidence la part charnelle de la vie du Christ. Sur l'un des vitraux du choeur de Saint Denis, l'arbre de Jessé montre le corps de Jésus comme l'aboutissement d'un lignage d'hommes, d'une haute tige qui jaillit d'un ventre d'homme, et dont la sève monte de génération en génération, de fleur en fleur : ces chaînons, ce sont les rois, les rois de Juda. Mais ceux qui voyaient l'image reconnaissaient sur ces visages les traits du roi de France. Ils voyaient dans le visage du Christ rayonnant, faisant exploser au faîte de la poussée vitale, vers tous les points de l'espace, les sept dons du Saint-Esprit, le symbôle de toute expansion.

Durant ce dernier tiers du XIIe siècle, l'entreprise inaugurée à Fontenay, à Vézelay, à Saint Denis, se poursuit dans les Cathédrales. Dans celle de Laon confluent les deux courants majeurs de la recherche, et les plus purs : une volonté de rigueur, de simplicité qui vient de Cîteaux, une volonté d'illumination qui vient de Saint Denis. De cette conjonction est issu le principe de ce que les gens de l'époque ont nommé l'art de France.


Dieu est lumière ; les nouveaux théologiens le répètent. Ils voient la création comme une incadescence procédant d'une source unique, la lumière appelant à l'existence, de degré en degré, les créatures et, rebondissant par reflets, de maillon en maillon de cette même chaîne hiérarchisée, la lumière depuis les confins ténébreux du cosmos revenant à son origine qui est Dieu.

Ce double mouvement, qu'est-il sinon un échange amoureux ? L'amour de Dieu se portant vers ce qu'il a crée, l'amour des êtres se portant vers leur créateur.

Réciprocité :
" Que l'âme cherche la lumière en suivant la lumière " avait dit Saint Bernard. Abélard, qui ne médite pas seulement dans un cloître, qui enseigne à l'ombre d'une cathédrale le redit : " Nous approchons de Dieu dans la mesure exacte où lui-même s'approche de nous, en nous donnant la lumière et la chaleur de son amour ".
Par le feu de l'amour, véritable intelligence de Dieu, l'âme échappe à l'obscur, elle flambe dans la lumière du plein midi. Voici pourquoi la Cathédrale, séjour de Dieu, fut voulue transparente, son architecture progressivement ramenée à des nervures et la verrière se substituant à la cloison. Voici pourquoi la croisée du transept, la coupole opaque fait place à la lanterne. Tout s'abolit de ce qui pouvait rompre l'unité de l'espace interne. Il devient homogène, uniformément baigné de ces rayons qui sont à la fois connaissance et charité.
Dans ce monument parvient à son terme le très lent mouvement de surrection : il s'était animé en l'an mil dans les cryptes ; il était sorti de terre, ascension, déploiement. Il aboutit à cette gerbe de ramures verticales par quoi le céleste est emprisonné. La fenêtre est désormais l'ornement autour de quoi tout s'ordonne. Elle revêt deux aspects : celui d'une rose qui, peu à peu, prend de la légèreté, se met à tournoyer, pour montrer justement le mouvement de diffusion et de retour qui distribue le crée dans une innombrable diversité, en même temps qu'il le ramène à l'unité ; l'aspect d'une flèche dardée, de plus en plus aérienne.

Agents économiques du Moyen_Age

Le patrimoine foncier

Une active politique d'acquisitions facilitée à ses débuts par la popularité du mouvement qui recueille un grand nombre de legs et donations permet à l'ordre de devenir un très important propriétaire foncier. Ses terres sont mises en valeur par quelque 200 granges et celliers dont certains sont parfois très éloignés de l'abbaye.

Leur stratégie visant à rendre exploitables les terres acquises, souvent incultes auparavant, ne doit rien au hasard : ils réservent une attention toute particulière à l'acquisition de cours d'eau et des moulins indispensables à leur développement. Ils peuvent aller jusqu'à payer au prix fort le droit d'accès au cours d'eau convoité. Ainsi, l'abbaye de Cîteaux doit payer 200 livres dijonnaises au chapitre de Langres pour obtenir le droit de faire passer une dérivation de la Cent-Fonts.
Cette même abbaye se retrouve face à des soucis financiers quelques années plus tard. Dès lors le contrôle des eaux devient une priorité pour l'ordre. Usant d'une habile politique d'acquisitions, les moines blancs se rendent maîtres de nombreux cours d'eau. Ceci leur procure un pouvoir économique et politique très important : ils peuvent assécher les terres en aval et priver tel ou tel seigneur d'énergie hydraulique. Les nombreux procès qui opposent les cisterciens à ces seigneurs attestent de la fréquence des conflits portant sur la question de l'accès à l'eau
Ces démêlés judiciaires contribuent à rendre l'ordre impopulaire, d'autant que cette politique d'acquisition foncière se fait souvent au détriment des habitants qui sont parfois purement et simplement expulsés.
Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, l'ordre essaye de tirer des profits financiers de son patrimoine foncier et investit massivement dans les vignobles et les salines. Ainsi, Cîteaux agrandit son domaine par l'acquisition de vignobles dans le secteur de Corton, de Meursault et de Dijon et devient propriétaire d'une chaudière à sel sur le gisement de Salins. Il est à noter que les cisterciens n'exploitent pas eux-mêmes leurs salines et n'y apportent donc aucun savoir faire technique. En effet, leur exploitation est confiée à des paysans sauniers (et non à des convers qui conservent les deux-tiers de la récolte. Les investissements nécessaires pour l'entretien des salines (digues, pieux) sont confiés à un bourgeois investisseur qui reçoit en échange le tiers restant du sel produit. Les cisterciens prélèvent un cens sur les revenus des paysans sauniers. Leur investissement dans les salines est donc purement financier ; il n'en est pas moins massif : les monastères de Saint-Jean d'Angely, Redon, Vendôme et ceux de la région bourguignonne investissent massivement dans les salines des côtes atlantique et méditerranéenne ou dans les salines de Franche-Comté, de Lorraine, d'Allemagne, d'Autriche (leur exploitation est minière).

La puissance commerciale

Au delà de leur immense patrimoine foncier, c'est l'instauration d'un excellent réseau commercial qui donne aux cisterciens une puissance économique de premier ordre.
Dès le départ, les abbayes implantées le long de rivières, elles-mêmes affluents de grands fleuves, sont idéalement placées pour écouler leurs produits vers la ville. Au Moyen-Âge, les voies commerciales principales sont fluviales et maritimes : les routes longent les fleuves ou font la jonction entre les bassins fluviaux, mais permettent des débits bien inférieurs.
Cîteaux et ses premières filiales sont implantées en Bourgogne, c'est-à-dire dans la zone de jonction entre les trois principaux bassins fluviaux français : le Rhône, la Loire et la Seine. En effet, Cîteaux est implantée sur la Vouge, elle-même affluent de la Saône qui permet la jonction entre le couloir rhodanien (un des principaux axes commerciaux entre la Méditerranée et l'Europe du nord), le bassin de la Seine (Paris est le principal centre de consommation d'Occident avec 200000 habitants à la fin du XIIIet la Loire accessible par l'Arnoux. L'expansion de l'ordre en Franche-Comté lui permet de contrôler des salines, mais aussi de faciliter son accès au Rhin via le Doubs. De simples barques à fond plat suffisent pour transporter les denrées sur ces rivières calmes.
Grâce à leurs implantations, les Cisterciens sont partout sur ces axes commerciaux fluviaux : sur la Garonne et la Loire qui conduisent à l'Atlantique et donc à l'Angleterre et l'Europe du nord, la Seine et ses affluents qui mènent à Paris puis Rouen et donc à la Manche, le Rhin (et la Moselle ou le Main) vers les régions peuplées et commerçante contrôlées par [[la Hanse]], sur le Po, le Danube. Les cisterciens sont donc maîtres d'un réseau commercial couvrant toute l'Europe.
Les cisterciens usent de leur pouvoir politique et économique pour obtenir des exemptions de péages. Contrôlant les débits des rivières grâce aux digues et chenaux qu'ils ont construits, ils peuvent peser sur les seigneuries situées en aval de leurs possessions (qui ont besoin d'eau pour faire tourner leurs moulins et irriguer leurs terres) et y négocier des droits de passage ou un soutien politique. On sait ainsi que Pontigny peut faire entrer 500 hectolitres hors taxes dans la ville de Troyes, Vaucelle peut en transporter 3000 en franchise sur l'Oise, Grandselve 2500 sur la Garonne. Patiemment, ils obtiennent des exemptions fiscales sur les axes commerciaux qu'ils utilisent et peuvent augmenter leur marge sur les produits qu'ils commercialisent.
Les volumes écoulés par les moines blancs se comptent en milliers d'hectolitres de vin : Ederbach en expédie 2000 par le Rhin aux marchands de Cologne, l'abbaye peut en stocker 7000}} au XVIe siècle.
Bien qu'initialement situés en des lieux reculés, les moines blancs acquièrent peu à peu des possessions en ville. Celles-ci sont en effet utiles pour accueillir les moines qui voyagent entre les abbayes ou sur les chemins de pèlerinages. Quand viennent les réunions générales de l'ordre, il faut pouvoir loger des centaines d'abbés. Mais, les cisterciens les transforment en comptoirs dès que le besoin s'en fait sentir à la fin du XIIe siècle. Il s'agit de véritables granges urbaines, mais aussi de relais pour les moines qui sillonnent l'Europe. On y vend les produits de l'ordre : vins, sel, verre, produits manufacturés en métal. Les maisons de Cîteaux à Beaune et de Clairvaux à Dijon, par exemple, jouent le rôle de cellier avec pressoirs, cuveries et caves.
Les moines blancs ouvrent bientôt des relais sur les cours d'eau vers les zones d'échanges commerciaux : Paris, Provins, Sens . Il existe par exemple un relais à Auxerre où les marchandises venues de la Saône peuvent être emmenées via l'Yonne jusqu'à la Seine (l'ordre possède un relais à Montereau au confluent et donc Paris, Rouen, voire l'Angleterre. Les cisterciens ouvrent des comptoirs pour écouler leurs marchandises dans toutes les villes où se concentrent les consommateurs (comme Paris ville la plus peuplée d'Occident) et les nœuds commerciaux comme Provins (ou ont lieu les foires de Champagne, Coblence. Les cisterciens sont particulièrement bien implantés dans les villes accueillant les foires de Champagne qui drainent une grande partie du commerce européen aux XIIe et XIIIe siècles.
Ces immenses succès économiques vont progressivement contribuer à une transformation radicale de l'ordre qui s'écarte de plus en plus de l'austérité de Bernard de Clairvaux. La transformation des cisterciens en décimateurs ordinaires s'opère dès les années 1200. Dès lors, ce qui fait la popularité de l'ordre à ses débuts disparaît et il décline au profit des ordres mendiants. Le recrutement s'en ressent. Au-delà, « le peuple des campagnes se détourne le premier de l'ordre, qui lui prend la terre, l'expulse des hameaux ». D'où certaines manifestations de rancœur violente au XIIIe siècle en Germanie où des granges de l'ordre sont parfois incendiées.

Moteur des évolutions techniques

Du XIe au XIIIe siècle,  une véritable révolution industrielle s'opère dans l'Occident médiéval. Elle est portée par la monétarisation croissante de l'économie depuis l'introduction du denier d'argent par les carolingiens au VIIIe siècle, qui permet l'introduction de millions de producteurs et de consommateurs dans le circuit commercial.
 Les paysans commencent à pouvoir revendre leur surplus ; ils sont donc, désormais, intéressés à produire au-delà de ce qui est nécessaire à leur subsistance et au paiement des droits seigneuriaux
Il devient dès lors plus rentable pour les propriétaires, ecclésiastiques ou laïcs, de prélever une redevance à des paysans auxquels ils ont confié des terres, que de faire cultiver leurs terres par des esclaves ou des serfs (qui disparaissent en Occident). Pour augmenter encore cette productivité  ils investissent dans des équipements qui l’améliorent, fournissant des charrues, construisant des moulins à eau en remplacement des meule à grains|meules à bras, des pressoirs à huile ou à vin en remplacement du foulage. Ce phénomène est attesté par la multiplication des moulins, des routes, des marchés et des ateliers de frappe de monnaie dans tout l’Occident dès le IXe siècle
Les abbayes sont souvent le fer de lance de cette révolution économique, mais pour les Clunisiens, le travail manuel est avilissant et ils se consacrent le plus possible à des activités spirituelles. Dans l'esprit des Cisterciens, qui refusent de devenir des rentiers du sol, le travail manuel est au contraire valorisé. Plutôt que confier leur domaine foncier à des tenanciers, ils participent eux-mêmes au travail de la terre. Bien entendu, leurs obligations liturgiques occupent une grande partie de leur temps, mais ils sont suppléés par les frères convers qui sont plus spécifiquement chargés des tâches matérielles (en 1200 une abbaye  comme Pontigny compte 200 moines et 500 convers ; à Clairvaux, les moines disposaient de 162 stalles, 328 étaient réservées au convers.  Dès lors qu'ils sont eux-mêmes impliqués dans le travail manuel et qu'ils ont pour idéal de rendre la terre la plus féconde possible, les cisterciens vont s'ingénier à améliorer les techniques dans toute la mesure du possible.
Les progrès se transmettent entre abbayes par le biais de manuscrits ou par le déplacement de moines. Les frères convers, dont une partie vit en dehors de l'abbaye dans les "granges", participent à la diffusion des améliorations techniques auprès des populations locales : les cisterciens sont des vecteurs de première importance dans la révolution industrielle du Moyen-Âge. L'ordre apparaît comme une véritable puissance économique. La véritable envolée se produit entre 1129 et 1139 et un tel dynamisme suscite bien des problèmes : incorporation de monastères qui gardent un coutumier non conforme à l’esprit de la Charte de Charité, choix d’implantations difficiles, difficultés pour les abbayes-mères de pouvoir effectuer les visites annuelles, danger des prélèvements trop fréquents d’effectifs qui épuisent les abbayes-mères.

Si les Cisterciens savent innover, ils utilisent aussi parfois des techniques très anciennes. De nombreuses églises cisterciennes bénéficient d'une excellente acoustique qui n'est pas due au hasard: plusieurs (comme Melleray, Loc-Dieu, Orval...) utilisent la technique des vases acoustiques décrite par Vitruve, ingénieur romain du 1er siècle av. J.-C.; des études contemporaines ont démontré que ces vases, répartis dans les murs et les voûtes, amplifient le son dans la gamme de fréquences de la voix des moines; et d'autres procédés réduisent l'écho.


Les progrès agricoles

L’amélioration des ressources agricoles

Les cisterciens n'occupent qu'une part modérée dans les défrichages qui marquent la croissance économique et démographique médiévale. Ils s'attachent plus à valoriser des terres à l'écart des grandes agglomérations naissantes,  en reprenant souvent un capital foncier ancien tombé en déshérence. Ils n'hésitent pas à racheter des villages préexistants quitte à en chasser les occupants pour les réorganiser différemment suivant leurs propres règles d'exploitation
En général, ils exploitent au mieux les ressources locales en valorisant les forêts plutôt qu’en les détruisant. Cependant, il existe des abbayes dont les moines  participent au grand élan de défrichage médiéval. Sur les territoires actuels de l'Autriche et de l'Allemagne, ils font reculer le front forestier vers l'est ; sur la côte flamande l'abbaye des Dunes parvient à conquérir  10000 hectares sur l'eau et le sable ; en région parisienne ils transforment des marécages en terres de paissance ou sur la côte atlantique en marais salant.  Mais défricher n'est pas leur objectif premier, il est un moyen parmi d'autre de s'établir là ou il y a encore de la place pour y mener une politique d'autarcie économique. En effet, la forêt permet de s'approvisionner en bois de chauffage et de construction, en fruits et racines de toutes sortes. Les cisterciens débroussaillent et rationalisent la coupe et la pousse des espèces. Par exemple, les chênes produisent des glands et permettent de faire paître les cochons.

La grange cistercienne

Les cisterciens n'inventent pas la rotation biennale, l'assolement triennal  ou l'outillage agricole, mais savent, en observant les pratiques paysannes, créer de véritables fermes modèles granges cisterciennes.. Il s'agit de domaines ruraux cohérents avec bâtiments d'exploitation et d'habitation regroupant des équipes de convers spécialisés dans une tâche et dépendants d'une abbaye mère.
 Les granges ne doivent pas être situées à plus d'une journée de marche de l'abbaye et la distance qui les sépare les unes des autres est d'au moins deux lieues (une dizaine de kilomètres).

Les granges cisterciennes développent les capacités de production agricole en introduisant une spécialisation de la main-d'œuvre. Chaque grange est exploitée par cinq à vingt frères convers (ce qui est un nombre idéal du point de vue de la gestion, car au-delà d'une trentaine de personne le simple sentiment de faire partie d'un groupe ne suffit plus à motiver toute la main-d'œuvre à la tâche, au besoin aidés d'ouvriers agricoles salariés et saisonniers. La production des granges est très largement supérieure aux besoins des abbayes qui revendent alors leurs surplus. Ces granges, parfois très importantes (des centaines d'hectares de terres, prés, bois), rassemblent près d'un million d'hectares. Ce système d'exploitation connaît aussitôt un succès énorme. Un siècle après la fondation de Cîteaux, l'ordre compte plus de mille abbayes, plus de six mille granges réparties dans toute l'Europe et jusqu'en Palestine.
La viticulture
Au Moyen-Âge,  le vin, par sa teneur en alcool, est souvent plus salubre que l’eau et présente donc une importance vitale. Les moines blancs l’utilisent pour leur usage propre et surtout pour la liturgie. De par son usage sacré, ils manifestent une exigence qualitative. Les cisterciens se font céder une vigne pour chaque abbaye afin qu'elle puisse couvrir ses besoins propres
Ils choisissent des sols propices sur des pentes ayant une orientation garantissant un bon ensoleillement, utilisent pour faire mûrir leur vins en isothermie, les carrières de pierres creusées pour l’édification de leurs abbayes.
Ils développent une production de qualité qui n'est vouée au commerce qu'à partir de 1160 dans les régions favorables à une production massive comme en Bourgogne. Leur très performante organisation commerciale leur permet d'exporter leur vin jusqu'en Scandinavie et en Frise.
On sait que les moines de Cîteaux furent propriétaires de vignes à Meursault après donation par Eudes Ier de Bourgogne en 1098 (l'année même de leur installation) à leur abbé Robert de Molesmes
 Actuellement leur importance dans la création des grands crus bourguignons est modérée, car les techniques employées ne diffèrent pas de celles des autres producteurs. D'autre part, les critères recherchés étaient à l'époque très différents des normes actuelles en œnologie et on ne sait pas s'ils produisaient du vin blanc, du vin rouge ou du vin rosé.

La sélection des espèces


L'élevage est une source de produits alimentaires (viandes, laitages fromages), mais aussi de fumure et de matières premières pour l'industrie du vêtement (laine, cuir) et des produits manufacturés (parchemins, corne). Bernard de Clairvaux charge des moines de son abbaye de ramener des buffles mâles du royaume d'Italie, pour pratiquer des croisements.
La même pratique est utilisée pour la sélection de chevaux qui, plus légers, permettent de travailler des sols bruns dans lesquels le bœuf s'embourbe. Les cisterciens permettent ainsi avant tout le monde de mettre en culture des terres considérées jusqu'alors comme inexploitables.
De la même manière les cisterciens jouent un rôle majeur dans la réputation de la laine anglaise qui est la matière première la plus importante de l'industrie médiévale. Elle est indispensable aux drapiers Flamands et aux commerçants italiens dont l'une des activités principales est la coloration des draps. En 1273, les éleveurs anglais tondent 8 millions de bêtes, ce qui correspond à 3500 tonnes de laine exportées !).. La taxe sur la laine est la première ressource fiscale pour le roi d'Angleterre. Les acheteurs italiens et flamands cherchent à signer des contrats avec des moines cisterciens spécialisés dans l'élevage ovin, car leurs animaux soigneusement sélectionnés offrent tous les gages de qualité. De plus, l'organisation extrêmement centralisée des monastères cisterciens leur  permet de n'avoir qu'un interlocuteur même pour des volumes de transactions extrêmement importants (l'abbaye de Fountains dans le comté d'York élève jusqu'à  18000, Rievaulx 14000,  Jervaulx : 12000.
Leur règle limitant la quantité de viande dans l'alimentation, les cisterciens développent la pisciculture dans les milliers d'étangs créés par les retenues d'eau des nombreux barrages et digues qu'ils construisent pour irriguer leurs terres et leurs monastères. Les moines blancs maîtrisent le cycle de reproduction de la carpe : ils construisent des étangs peu profonds et ombragés destinés à faire croître les jeunes carpeaux, ces derniers étant transférés dans des étangs plus profonds où ils sont péchés en fin de croissance. La production est très largement supérieure aux besoins des abbayes, aussi une grande partie est revendue.

Les progrès techniques

Le génie hydraulique

La règle bénédictine veut que chaque monastère dispose d'eau et d'un moulin. L'eau permet de boire, se laver, évacuer ses déchets et abreuver les troupeaux. Au-delà, les besoins en eau répondent à des nécessités liturgiques et industrielles.
 Cependant, il faut éviter les risques d'inondations, et le lieu choisi est souvent en légère surélévation : il faut donc amener le précieux liquide.  Les cisterciens s'établissent dans des lieux reculés où il faut faire transiter l'eau sur une grande distance, ou au contraire dans des zones marécageuses qu'ils assèchent en réalisant des barrages en amont. Ils se spécialisent dans le génie hydraulique, construisant barrages et chenaux. Dès 1108, la croissance de la population monastique de Cîteaux oblige les frères à déplacer l'abbaye de 2,5 kilomètres pour s'établir au confluent de la Vouge et du Coindon.  En [[1206]], il faut encore augmenter le débit hydraulique et un bief de quatre kilomètres est creusé.
Mais les capacités de la [[Vouge qui n'est qu'un petit cours d'eau, sont vite dépassées. Les moines s'attaquent à un chantier encore plus important : détourner la  Cent-Fonts, qui assurerait un débit minimal de 320 litres par seconde au mois d'août, en hiver le débit pouvant atteindre quatre mètres cube par seconde. Les moines doivent négocier le passage au duc de Bourgogne et au chapitre de Langres. Le chantier est énorme car, en plus du canal de 10 kilomètres à creuser, il faut réaliser un aqueduc, le pont des Arvaux, de 5 mètres de haut afin de permettre le passage du canal au-dessus de la rivière Varaude. Mais le résultat est à la hauteur des efforts engagés : le potentiel énergétique de l'abbaye augmente considérablement avec une chute d'eau de 9 mètres. Au moins un moulin et une forge sont installés sur le nouveau bief .
L'irrigation des monastères permet d'installer l'eau courante, amenée si besoin est par des canaux souterrains, voire sous pression. Les moines utilisent pour cela des canalisations en plomb, en terre cuite ou en bois. Par endroit, le débit peut être coupé par un robinet en bronze ou en étain. Certaines abbayes comme Fontenay  sont équipées du tout-à-l'égout . Beaucoup d'abbayes se trouvant au fond de vallées, il faut évacuer efficacement les eaux de pluie : un collecteur, nettoyé en permanence par l'eau d'une digue barrant la vallée, passe sous la cuisine et les latrines, et reçoit toutes les eaux usées provenant de canalisations secondaires issues des différents bâtiments. À Cleeveou Tintern les égouts très larges contiennent des vannes qui permettent de lâcher un grand volume d'un coup et de les purger à la manière d'une chasse d'eau
La grande connaissance de l'hydraulique par les cisterciens leur permet de transformer des rivières capricieuses, qui changeaient souvent de cours et étaient sujettes à de nombreuses crues, en cours d'eau régulés pour les besoins domestiques, énergétiques et agricoles des moines. Cela permet de rendre exploitables de grandes étendues de terres auparavant délaissées pour leur insécurité hydrique.

Avec la croissance économique et démographique, les besoins importants de l'industrie textile, il faut plus de bovins et d'ovins. Dès le XIIe siècle les propriétaires fonciers commencent à assécher les marais pour étendre la surface de pâturages disponibles. À la fin du XIIe siècle, les défrichages atteignent un point culminant. Le bois se raréfiant, se renchérit. Aussi, une plus grande attention est portée à l'exploitation forestière dont le rôle nourricier reste . En particulier en Flandre, où on atteint une limite en densité de population, les abbayes cisterciennes réalisent des travaux d'endiguement dans le prolongement de leurs travaux commencés dès le XIe siècle. Aux XIIe et XIIIe siècles, la poldérisation à grande échelle du marais poitevin est réalisée par des associations d'abbayes avec la mise sur pied de plans cohérents de drainage. Ils maîtrisent aussi la végétation au bord des cours d'eau. Par exemple ils plantent des saule dont les racines soutiennent la terre des digues ou des canaux.
Les cisterciens valorisent au maximum les terrains qu'ils exploitent. Dans le sud de la France, ils créent de classiques réseaux d'irrigation qu'ils généralisent dans les régions septentrionales. Par exemple dans la vallée de l'Aube où les hivers sont rigoureux, l'eau est dérivée par de petit canaux de 50 centimètres. Ce système permet en plus de la simple irrigation, de drainer les eaux stagnantes des ancien marais, d'apporter des éléments azotés indispensables pour la croissance des herbes et d'accélérer le réchauffement des terres (l'eau conduit 1000 fois plus la chaleur que l'air. Ce système se diffuse dans toute l'Europe du nord.
Si les cisterciens sont particulièrement performants dans la gestion de l'eau, ils s'inscrivent dans une évolution globale. Les techniques d'irrigation sont passées en Occident via l'Espagne musulmane et la Catalogne où Cluny est très implantée. L'abbaye de Cluny n'aurait pu se développer sans aménager la vallée de la Grosne. De même les comtes de Champagne dérivent la Seine pour assécher les environs de Troyes, lui fournir l'énergie hydraulique dont elle a besoin et un système d'évacuation des eaux.

 
L’industrie

Le moulin hydraulique se diffuse pendant toute la période médiévale (il est une source de rentrées financières importantes pour la noblesse et les monastères qui investissent donc dans ce type d'équipements). L'utilisation de l'énergie hydraulique plutôt qu'animale ou humaine permet une productivité sans comparaison avec celle disponible dans l’Antiquité : chaque meule d'un moulin à eau peut moudre 150 kilos de blé à l'heure ce qui correspond au travail de 40 serfs.
Les monastères sont dès l'époque carolingienne en pointe dans ce domaine, car la règle bénédictine veut qu'il y ait un moulin dans chaque abbaye.
Les moines blancs utilisent les techniques en vogue dans leurs régions : moulins à roue verticale au nord et à roue horizontale au sud.  Au XIIe siècle, les ingénieurs médiévaux mettent aussi au point des moulins à vent à pivot vertical (qui permet de suivre les changements de direction du vent) ou à marée qui sont inconnus dans l’Antiquité ou dans le monde arabe.  Avec la mise au point de l'arbre à came au Xe siècle, cette énergie peut être utilisée pour de multiples usages industriels.  Ainsi apparaissent des moulins à foulons qui sont utilisés pour écraser le chanvre, moudre de la moutarde, aiguiser les lames, fouler du lin, du coton ou des draps (dans cette opération importante dans la fabrication des étoffes, le moulin remplace 40 ouvriers foulons
De ces innovations techniques, qu'ils utilisent avec une grande acuité (ils sont parmi les premiers à utiliser les foulons hydrauliques, seul le marteau hydraulique peut véritablement être imputé aux moines cisterciens qui en généralisent l'emploi dans toute l'Europe. Les cisterciens ont en effet besoin d'outillage agricole, mais aussi de terrassement, de construction, de clous pour les charpentes, de ferrures pour leur vitraux ou de serrures, et quand les techniques architecturales évoluent, d'armatures en fer pour leurs bâtiments. Ils modifient les techniques traditionnelles en mécanisant certaines étapes du travail du fer.
Dès le XIIe siècle, des forges actionnées à l'énergie hydraulique démultiplient la capacité de production des forgerons : l'utilisation de marteaux pilons permet de travailler des pièces plus imposantes (les marteaux de l'époque pouvaient peser 300 kilogrammes et frapper 120 coups à la minute et  plus rapidement (des marteaux de 80 kilogrammes frappant 200 coups à la minute  et l'insufflation d'air sous pression permet d'obtenir des aciers de meilleure qualité (en élevant la température à plus de 1200° à l'intérieur des fours. Dès 1168, les moines de Clairvaux vendent du fer. Cette industrie sidérurgie est très gourmande en bois : pour obtenir 50 kilos de fer, il faut 200 kilos de minerai et 25 stères de bois ; en 40 jours une seule charbonnière déboise une forêt sur un rayon d'un kilomètre.

Les Cisterciens maîtrisent aussi les arts verriers. Ils disposent de fours permettant de couler du verre plat. Malgré les instructions de Bernard de Clairvaux, qui prônait une sobriété rigoureuse, ils développent un type de vitrail original : la grisaille.

Pour les besoins de leurs constructions les cisterciens doivent fabriquer des centaines de millions de tuiles. Le four de Commelle en  est la parfaite illustration : il permet de cuire entre 10000 et 15000 tuiles à la fois. Elles sont enfermées dans le four, rangées en quinconce, le four étant obturé par des briques réfractaires enduites d'argile pour parfaire l'isolation. Le foyer est alimenté pendant trois semaines et il faut autant de temps pour que le four et les tuiles refroidissentCes fours sont également utilisés pour fabriquer les carreaux de sol des abbayes.

L'art cistercien

L’architecture

Les abbayes cisterciennes se distinguent initialement par la simplicité et la sobriété de l'architecture et des ornements. En  1134, le Chapitre général prescrit une série de mesures concernant l'art sacré, les lieux saints ne devant recevoir aucun décor sculpté ou orné. La couleur doit être réservée aux enluminures.
Les abbayes cisterciennes connaissent l'évolution de l'architecture romane vers le gothique (arc brisé) et se caractérisent par un grand dépouillement des lignes et de la décoration. Les "oculi" des abbatiales reçoivent des vitres blanches sans croix et sans couleurs. Aux tympans des portails et aux chapiteaux des églises, pas de sculptures car rien ne doit détourner la pensée de l'idée de Dieu.
Le Chapitre général de 1135, sous l'influence de Bernard de Clairvaux, est très directif sur les contraintes architecturales : il s'agit de traduire la Règle bénédictine dans l'espace. On doit respecter le carré monastique (le cloître issu de la Villa romaine). Les architectes cisterciens bâtissent leur plan sur des considérations fonctionnelles liées aux aménagements hydrauliques, la lumière ou les matériaux disponibles dans la région, mais en respectant les recommandations de Bernard de Clairvaux qui a défini les bâtiments nécessaires pour servir Dieu selon la Règle : l'oratoire, le réfectoire, le dortoir, l'hôtellerie et la porterie.

Au  XIIe  le roman  a atteint sa maturité mais, à partir de la seconde moitié du siècle, les cisterciens vont commencer la transition vers le gothique. Les maîtres d’œuvre cisterciens doivent concilier les exigences de construction en pierre pour limiter les risques d'incendie, de constructions élevées et lumineuses (en accord avec leur spiritualité), sans augmenter démesurément le coût des chantiers. La croisée d'ogive permet de répondre à ce triple défi : moins consommatrice en pierre que la voûte romane, elle en augmente la hauteur.
Le succès financier de l'ordre entraîne une multiplication des chantiers et les bâtiments conventuels commencent à recevoir des ornements de plus en plus nombreux. Dès les années 1170, les principaux couvents reçoivent des parures et parfois s'agrandissent d'un déambulatoire. Les vitraux et les pavements se font plus luxueux. Les bâtiments gagnent en verticalité. L'art cistercien trouve un prolongement au XIIe siècle dans l'art des cathédrales, comme en témoigne le chantier de la cathédrale de Laon.

Les vitraux

En  1150, une ordonnance stipule que les vitraux doivent être « ''albae fiant, et sine crucibus et pricturis'' », blancs, sans croix ni représentations. Motifs géométriques et végétaux sont les seules représentations : palmettes, résilles, entrelacements qui peuvent rappeler l'exigence de régularité prônée par saint Bernard. Ainsi jusqu'au milieu du XIIIe siècle, les vitraux cisterciens sont exclusivement des verrières dites « en grisaille » dont les motifs s'inspirent de pavements romans. Les vitraux blancs dominent ; moins coûteux, ils correspondent aussi à un usage métaphorique comme certains ornements végétaux. Les abbayes La Bénisson-Dieu, Obazine (aujourd'hui Aubazine, en Corrèze), de Santes Creus (Catalogne), de Pontigny et de Bonlieu sont représentatives de ce style et de ces techniques. Des fours à verres sont présents dans le temporel des cisterciens dès le XIIIe siècle.

L'apparition du verre figuré décoratif dans les églises cisterciennes coïncide avec le développement du mécénat et des donations aristocratiques. Au XVe siècle, le vitrail cistercien perd sa spécificité et rejoint par son aspect les créations de la plupart des édifices religieux contemporains.

Les carreaux

Pour les monastères cisterciens qui vivent en relative autarcie, l’usage des carreaux d’argile,  plutôt que de dallages en pierre ou en marbre s’impose. Les moines blancs développent une grande maîtrise de ce procédé, d’autant qu’ils sont capables de les fabriquer en masse grâce à leurs fours. Des carreaux à motifs géométriques apparaissent à la fin du XIIe siècle. Les décorations sont obtenues par estampage : sur l’argile encore malléable, on appose un tampon de bois qui imprime en creux le motif. Sur le relief en creux on appose une barbotine d’argile blanche et le carreau est soumis à une première cuisson. Un revêtement vitrifiable est ensuite apposé. Il protège le carreau et rehausse les couleurs.

L’assemblage des carreaux permet d’obtenir des combinaisons complexes de motifs géométriques. Celles-ci ont parfois jugées trop esthétiques vis-à-vis des préceptes de simplicité et de dépouillement de l’ordre. En 1205, l’abbé de Pontigny est condamné par le Chapitre général  pour avoir réalisé des parements trop somptueux. En 1210, l’abbé de Beauclerc  se voit reprocher d’avoir laissé ses moines perdre leur temps à réaliser un pavement « trahissant un degré non convenable d’insouciance et d’intérêt curieux ».

L'art cistercien est en accord avec leur spiritualité : il doit être une aide pour le cheminement intérieur des moines. En 1134, lors d'une réunion du Chapitre général de l'ordre, Bernard de Clairvaux qui est au sommet de son influence, recommande la simplicité dans toutes les expressions de l'art. Dès lors, les cisterciens vont développer un art dépouillé et souvent monochrome.

Culture

Les manuscrits

L'une des principales activités des abbayes est la copie de manuscrits.
Les moines blancs ne sont pas en reste. Il existe un véritable réseau d'échange qui permet aux abbayes de se procurer les textes dont elles ont besoin pour les copier.
On trouve dans les grandes bibliothèques cisterciennes de Cîteaux, Clairvaux ou Pontigny, des Bibles, des textes des pères fondateurs de l'Église, des écrivains de la fin de l'Antiquité ou du début du Moyen Âge comme Boèce, Isidore de Séville ou Alcuin et certains historiens comme Flavius Josèphe . Plus rarement des textes d'auteurs classiques.

Les moines de Cîteaux développent une calligraphie ronde, régulière et très lisible. Au début, les manuscrits sont décorés de motifs végétaux, de scènes de la vie quotidienne ou des travaux des champs, d'allégories sur le combat de la foi ou sur le mystère divin. La Vierge est particulièrement représentée.
Mais sous l'impulsion de Bernard de Clairvaux, mû par un idéal d'austérité, un style plus épuré apparaît vers 1140. Il se caractérise par de grandes initiales peinte en camaïeu d'une seule couleur, sans représentation humaine ou animale ni utilisation d'or
Les cisterciens développent donc un style dépouillé même si le souci esthétique demeure. Ils sont souvent d'ailleurs particulièrement exigeants en ce qui concerne la qualité des supports utilisés (vélin) ou les couleurs souvent obtenues à partir de pierres précieuses (lapis lazzuli.
Avec le développement de l'imprimerie à caractères mobiles, les livres deviennent omniprésents au sein des abbayes ; des bibliothèques autonomes sont élevées dans certaines abbayes et les collections d'ouvrages enflent considérablement entre les XIVe et XVe siècles. Au XVIe siècle, la bibliothèque de Clairvaux compte 18 000 manuscrits et 15 000 imprimés.

Une culture tournée vers Dieu

L'ordre primitif ne tourne jamais le dos aux études mais il s'inscrit au départ dans un courant d'opposition aux villes, principaux lieux de savoir. En effet, les échanges intellectuels au sein des villes permettent un foisonnement d'idées dont certaines sont autant de provocations pour l'austère Bernard de Clairvaux.
Par exemple les Goliards critiquent ouvertement la société tripartite et particulièrement les religieux ; ils n'hésitent pas à remettre en cause le mariage pour prôner un amour plus libre ou la femme n'est plus une simple possession de l'homme ou une machine à faire des enfants. Saint Bernard, tout comme Pierre de Celles, autre penseur cistercien, s'oppose fermement aux universités naissantes : la vie intellectuelle citadine peut détourner de la glorification de Dieu.
Saint Bernard et Saint Norbert sont d'ailleurs les principaux persécuteurs d'Abélard.

Fuyez du milieu de Babylone, fuyez et sauvez vos âmes. Volez tous ensemble vers les villes du refuge (les monastères), où vous pourrez vous repentir du passé, vivre dans la grâce pour le présent et attendre avec confiance l'avenir. Tu trouveras bien plus dans les forêts que dans les livres. Les bois et les pierres t'apprendront plus que n'importe quel maître. ( Bernard de Clairvaux)

À compter de la fin du XIIe, du fait de l'engagement pastoral et de l'engagement prédicant, certains établissements se tournent vers l'étude des questions du temps.
Les cisterciens restent cependant, aux yeux des autres ordres et notamment des dominicains, des « simples » peu versés dans les études spéculatives. Face à ces attaques, certaines abbayes s'aventurent davantage dans les sciences théologiques et des bibliothèques cisterciennes respectables voient le jour, ainsi celles des abbayes Notre-Dame de Signy et de Clairvaux. Des contacts fructueux se nouent avec les milieux universitaires parisiens et des frères sont installés à Paris pour suivre les cours de théologie.
Il y a là une rupture avec l'idéal de renoncement au monde, manquement souvent dénoncé par les contemporains. Des chroniqueurs et des exégèses de renom se forment à l'école cistercienne. Cependant, la réflexion intellectuelle des cisterciens tend vers l'édification d'une spiritualité mystique et non vers la coquetterie et l'érudition. Guillaume de Saint-Thierry, fin théologien, abbé bénédictin de Saint-Thierry ayant renoncé à sa charge pour devenir simple moine cistercien à Signy, est un des représentants les plus éminents de cette école dite mystique spéculative.

Les universités

Avec le développement des universités, le niveau culturel s'accroît et les Cisterciens doivent s'impliquer dans la formation de leurs jeunes moines. Il faut aussi les loger dans les villes universitaires. Les moines Blancs fondent alors des collèges à Paris, Toulouse, Metz et Montpellier.
En 1237, l'abbaye de Clairvaux est la première à envoyer de jeunes frères étudier à Paris. Ils sont tout d'abord logés dans une maison du Bourg Saint-Landry. Mais leur nombre s'accroissant, en 1247, ils s'établissent dans le quartier du Chardonnet et deux ans plus tard entreprennent la construction d'un collège. Grâce à l'appui papal, les terres insalubres à proximité de la Bièvre sont rachetées et il y est érigé un collège. Il est racheté en 1320 par le Chapitre général de l'ordre.
Ce Collège des Bernardins est ouvert aux étudiants de l'ensemble de l'ordre. Prévu à l'origine pour accueillir une vingtaine d'étudiants, le Collège des Bernardins, forme entre le XIIIe et le XVe siècle, plusieurs milliers de jeunes moines cisterciens, l'élite de leur ordre, venus du nord de la France, de Flandre, d'Allemagne et d'Europe centrale pour étudier la théologie et la philosophie.
En 1334, Jacques Fournier, ancien étudiant du Collège Saint-Bernard, reçu docteur en théologie vers 1314, devient pape à Avignon, sous le nom de Benoît XII. Cet ancien abbé de l'Abbaye Sainte-Marie de Fontfroide promulgue en 1355 la Constitution ''Fulgens sicut stella matutina'', ou ''Benedictina'' qui règle les rapports qu'entretient l'ordre avec les études intellectuelles.
Les monastères de plus de quarante frères doivent adresser deux de leurs membres aux Collèges de Paris, d'Oxford, de Toulouse, Montpellier, de Bologne ou de Metz. Les Cisterciens s'intègrent parfaitement aux exigences du règne de la scolastique.

À l'époque moderne, la culture humaniste gagne les monastères ce qui provoque l'opposition des principaux tenants de la réforme au XVIIe siècle. Ainsi au XVIIIe siècle, « de nombreux novices et moines vont étudier dans les universités et, d'une façon générale, les religieux s'adonnent beaucoup à la lecture, peut-être parce qu'ils sont désœuvrés (Marcel Pacaut, ''Les moines blancs'', ''op. cit.'' p. 335).
Les Cisterciens se dirigent plus particulièrement vers les œuvres regardant la liturgie, la musique sacrée ou l'érudition à l'exemple de Ferdinand Ughelli, abbé de Tre Fontane à Rome et de Pierre Le Nain, sous-prieur de la Trappe, auteur d'un ''Essai sur l'histoire de l'Ordre de Cîteaux''.

L'art cistercien est en accord avec leur spiritualité : il doit être une aide pour le cheminement intérieur des moines. En 1134, lors d'une réunion du Chapitre général de l'ordre, Bernard de Clairvaux qui est au sommet de son influence, recommande la simplicité dans toutes les expressions de l'art. Dès lors, les cisterciens vont développer un art dépouillé et souvent monochrome.

Spiritualité cistercienne

La Paix intérieure

L'objectif clairement défini de la spiritualité cistercienne est d'être en permanence attentif à la parole de Dieu et de s'en imprégner. C'est l'explication du choix du désert : les cisterciens s'installent en des endroits reculés, mais bénéficiant de fortes capacités d'irrigation, qu'ils mettent en valeur.

En entrant au monastère, le moine laisse tout, sa vie est rythmée par la liturgie : rien ne doit le perturber dans sa vie intérieure.
Le monastère a pour fonction de favoriser cet aspect de la spiritualité cistercienne. C'est pourquoi les rituels cisterciens sont précisément codifiés dans les ''Ecclesiastica officia'' ; c'est pour la même raison que l'architecture des couvents qui doit répondre avant tout à cette fonction, suit les instructions précises de Bernard de Clairvaux. Avant d'être une mystique, la spiritualité cistercienne est une spiritualité incarnée : que la vie quotidienne aille de soi est la condition ''sine qua non'' de la paix intérieure et du silence, propice à la relation avec Dieu. Tout doit y conduire et rien en distraire. Ainsi, l'architecture, l'art ou les manuscrits cisterciens adoptent un style pur et dépouillé.

C'est aussi pour cette raison que les trappistes modèrent largement leur temps de parole. S'ils ne font pas "vœu de silence" (comme l'affirme une légende fantaisiste mais tenace), il est exact qu'ils réservent la parole aux communications utiles au travail, aux dialogues communautaires et aux entretiens personnels avec le supérieur et l'accompagnateur spirituel. La conversation spontanée est réservée à des occasions spéciales. Les trappistes, à la suite des Pères du Désert et de saint Benoît, considèrent que parler peu permet d'approfondir la vie intérieure; le silence fait donc partie de leur spiritualité. L'important pour eux est d'une part de ne pas se disperser en paroles inutiles qui altèrent la disponibilité de l'homme à parler dans son cœur avec son Dieu; d'autre part, ils souhaitent que ce que chacun a d'important à dire puisse l'être et être écouté: d'où l'importance de "l'appel des frères en conseil". "Toutes les fois qu'il y aura dans le monastère quelque affaire importante à décider, l'abbé convoquera toute la communauté et exposera lui-même ce dont il s'agit... Ce qui nous fait dire qu'il faut consulter tous les frères, c'est que souvent Dieu révèle à un plus jeune ce qui est meilleur". ''Règle de Saint Benoît'', 3,1.3 et de l'accompagnement spirituel personnalisé.

Le Cheminement vers Dieu

En cherchant à mieux connaître l'homme et ses relations avec Dieu, les cisterciens développent une théologie de la vie mystique, théologie à la fois neuve et nourrie de l'Écriture sainte et des apports des Pères de l'Église et du monachisme, en particulier Saint Augustin et Saint Grégoire le Grand. Bernard de Clairvaux, dans son traité ''De l'Amour de Dieu'', ou Guillaume de Saint-Thierry, abbé bénédictin puis simple moine cistercien du XIIe, sont à la source d'une véritable école spirituelle et font franchir un pas décisif à la littérature descriptive des états mystiques (Marcel Pacaut, ''Les moines blancs'', ''op. cit.'' pp. 215 - 218). Ils développent un ascétisme extrême de dépouillement, très visible d'un point de vue artistique. La liturgie développe des mélodies épurées totalement au service de la Parole divine pour en en révéler toute la richesse et le mystère qui y est contenu. Il est donc crucial que l'écoute ne soit pas perturbée par d'autres signaux, d'où la recherche du silence. Il n'y a pas d'écoute vraie sans l'attitude fondamentale d'obéissance (''ob-audire'') et d'humilité (Attitude déjà définie comme caractéristique du moine par le législateur de la vie monastique en Occident et à ce titre inspirateur des cisterciens: saint Benoît de Nursie).

Pour Bernard de Clairvaux, l'humilité est une vertu par laquelle l'homme devient méprisable à ses propres yeux en raison de ce qu'il se connaît mieux. Cette authentique connaissance de soi ne peut être obtenue que par le retour sur soi. Par la connaissance de sa propension au péché, le moine se doit d'exercer, comme Dieu, la miséricorde et le charité envers tout homme. En s'acceptant tel qu'il est grâce à cette démarche d'humilité et de travail intérieur, l'homme connaissant sa propre misère devient capable de compatir à celle d'autrui.

Selon Bernard de Clairvaux, on doit alors parvenir à aimer Dieu par amour de soi et non plus seulement de Lui. La prise de conscience que l'on est un don de Dieu ouvre à l'amour de tout ce qui est à Lui. Cet amour est, pour saint Bernard, le seul chemin qui permette d'aimer comme il le faut son prochain puisqu'il permet de l'aimer en Dieu. Finalement, après ce cheminement intérieur on parvient au dernier stade de l'amour qui est d'aimer Dieu pour Dieu et non plus pour soi (Jean-Baptiste Auberger, «La spiritualité cistercienne », ''Histoire et Images médiévales'', n°12 (thématique), ''op. cit.'' p. 47).
On peut parvenir à l'ultime connaissance de la vérité, c'est-à-dire la connaissance de la vérité connue en elle-même.
Il faut être vide de soi pour ne plus s'aimer que pour Dieu. Il n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir que la persévérance et la pénitence, soutenues par la grâce divine.

Le libre arbitre

Pour Bernard de Clairvaux, du fait de son libre arbitre, l'homme à la possibilité de choisir sans contrainte de pécher ou de suivre le cheminement qui conduit à l'union avec Dieu. Par l'amour de Dieu il lui est possible de ne pas pécher et d'atteindre au sommet de la vie mystique en ne voulant plus autre chose que Dieu, c'est-à-dire de s'affranchir de toute possibilité de pécher en étant totalement libre.

La pensée de Guillaume de Saint-Thierry est en accord avec celle de saint Bernard considérant que l'amour est la seule façon de dépasser le dégoût que l'on éprouve pour soi-même. Arrivé au bout du cheminement intérieur, l'homme se trouve reformé à l'image de Dieu, c'est à dire tel qu'il était voulu avant le clivage induit par le péché originel (Jean-Baptiste Auberger, « La spiritualité cistercienne », ''Histoire et Images médiévales'', n°12 (thématique), ''op. cit.'' p. 49.).
Ce qui meut le désir des cisterciens de quitter le monde en entrant au monastère, c'est la possibilité l'union dans l'amour de la créature avec le Créateur. Union parfaitement vécue par la Vierge Marie qui est le modèle de la vie spirituelle cistercienne. C'est pourquoi les moines cisterciens lui vouent une dévotion particulière.

Les cisterciens et le travail manuel

La spiritualité cistercienne est une spiritualité bénédictine avec une observation plus rigoureuse sur certains points.
Le travail manuel est remis en valeur par l'exploitation directe des terres et des propriétés. Ce choix n'est pas dû à des considérations économiques, mais bien à des raisons spirituelles et théologiques: l'Écriture valorise la subsistance de chacun par son travail. Par exemple, "Actes 18,3"  montre saint Paul en tournée d'évangélisation, gagnant sa vie par son travail de fabricant de tentes ; les Pères du désert travaillaient de leurs mains, et saint Benoît insiste: ''c'est alors qu'ils seront vraiment moines, lorsqu'ils vivront du travail de leurs mains, à l'exemple de nos pères et des Apôtres'' (''Règle de Saint Benoît'', ch. 48, v. 8)
Pour le législateur de la vie monastique en Occident, ''l'oisiveté est ennemie de l'âme et les frères doivent s'occuper à certains moments par du travail manuel'' ...''et à d'autres moments, à la lecture des choses divines'' (Règle de Saint Benoît'', ch. 48, v. 1).
À ce caractère central de travail manuel dans le monachisme, d'après les cisterciens, s'ajoute une autre motivation :  la grande richesse de plusieurs abbayes de l'époque faisait de leurs moines des nantis (et même parfois d'authentiques seigneurs féodaux), assez éloignés de la pauvreté évangélique qui semblait nécessaire aux premiers moines pour chercher Dieu d'un cœur pur. Il s'agissait pour les premiers cisterciens, non seulement d'une insistance sur la pauvreté individuelle, mais encore, selon l'expression de Louis Bouyer, d'un ''refus de la fortune collective'' (L. BOUYER, ''La spiritualité de Cîteaux'', Flammarion, 1955, p. 18).

Mais l'Ordre ne pourra ou ne saura pas longtemps rester à l'écart du système féodal et de ses richesses. Par suite, cette charte des premiers cisterciens qu'est le Petit Exorde de Cîteaux définit le moine, par opposition à celui qui touche des dîmes, comme celui qui possède des terres et en tire sa subsistance par son propre travail et celui de son bétail (''Petit Exorde de Cîteaux'', XV,8)
Naturellement les cisterciens s'ingénient à améliorer sans cesse le résultat de leur travail, et comme par ailleurs ils jouissent de facilités que n'ont pas toujours les autres paysans de l'époque (main-d'œuvre et capitaux pour réaliser de grands travaux de drainage et d'irrigation, liberté de circulation, possibilité d'avoir des dépôts de vente dans les grandes villes, de construire routes et fortifications, etc.) ils acquièrent assez vite une grande maîtrise technique et technologique, ce qui est pour beaucoup dans leurs succès économiques du XIIe siècle. Les trappistes ont su perpétuer leur savoir technique en restant vigilants sur les effets néfastes qu'ont eu dans l'histoire les succès économiques des cisterciens. C'est pourquoi par exemple les bénéfices des bière trappistes sont réinvestis dans des œuvres caritatives.

Le travail manuel a encore l'avantage de laisser le cœur et l'esprit libres pour Dieu: le cistercien essaie d'être un priant en tout temps. De plus, les travaux de plein air sont prédominants et le contact de la nature rapproche du Créateur. Comme dit saint Bernard: ''On apprend beaucoup plus de choses dans les bois que dans les livres; les arbres et les rochers vous enseigneront des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs'' (Bernard de Clairvaux, Lettre 106,2)

L'amour des lettres et le désir de Dieu

La spiritualité cistercienne est en fait aussi vaste que les auteurs qui l'ont bâtie.

Si Bernard de Clairvaux est le plus célèbre, (''Traité de l'amour de Dieu'', les splendides ''Sermons sur le Cantique'', les ''Sermons'' pour les différentes fêtes liturgiques; le ''Précepte et la dispense'', où l'on découvre un saint Bernard très éloigné du rigoriste que l'on s'est parfois plu à présenter; ''De la considération'', où l'abbé de Clairvaux écrit à un de ses fils spirituels cisterciens, devenu pape sous le nom d'Eugène III : les ''degrés de l'humilité et de l'orgueil'', reprise des degrés de l'humilité décrits par Saint Benoît avec une description psychologique parfois amusante.

On connaît bien aussi Guillaume de Saint-Thierry,  dont la Lettre aux chartreux du Mont-Dieu (la ''Lettre d'Or'' est un monument de la spiritualité médiévale. Ses ''Oraisons Méditatives''présentent aussi sa réflexion et sa prière lorsque, abbé bénédictin de Saint-Thierry, il aspirait à renoncer à sa charge (ce qui ne se faisait guère à l'époque) pour devenir simple cistercien et être ainsi plus disponible pour vaquer à ce qui seul comptait pour lui: la recherche de Dieu (Ce qu'il finira par faire malgré l'avis contraire de son ami Bernard de Clairvaux).

À la même époque, Aelred, abbé de Rievaulx (Angleterre) écrit sa grande œuvre sur l' ''Amitié spirituelle' ; le souci d'un vrai amour fraternel, concret et authentique, transparaît aussi dans son ''Miroir de la charité''.

Après Bernard de Clairvaux, Gilbert de Hoyland continuera ses ''sermons sur le Cantique'', description de l'itinéraire de l'âme vers Dieu. Baudoin de Forde, Guerric d'Igny, Isaac de l'Etoile marcheront sur les mêmes traces. En Saxe, Gertrude de Helfta (monastère qui suivait les coutumes cisterciennes sans être juridiquement affilié à l'Ordre) sera une des premières moniales à transmettre par écrit son expérience, dans le ''Héraut de l'amour divin''.

Difficultès et critiques

Un ordre confronté aux difficultés et aux critiques : recul et réformes

Porté par de nombreuses adhésions et donations, mais aussi par une parfaite organisation et une grande maîtrise technique et commerciale dans une Europe en pleine expansion économique, l'ordre devient vite un acteur de premier plan dans tous les secteurs. Mais l'extraordinaire succès économique de l'ordre au XIIe finit par se retourner contre lui.
Les abbayes acceptent de nombreux dons, ceux-ci étant parfois des parts de moulins ou des cens ; elles  recourent donc de fait au fermage ou au métayage, alors qu'à l'origine, c'était par le travail manuel des convers qu'elle exploitait ses terres. Le développement économique est peu compatible avec la vocation initiale de pauvreté qui a fait le succès de l'ordre au XIIe, aussi les vocations diminuant, il devient de plus en plus difficile de recruter des convers.
Les cisterciens recourent alors de manière croissante à une main d'œuvre salariée en contradiction avec les préceptes originaux de l'ordre. Si l'ordre garde au XIVe siècle une réelle puissance économique, il est confronté à la crise économique qui commence et s'aggravera avec la Guerre de Cent ans. Beaucoup d'abbayes s'appauvrissent. Si les monastères cisterciens profitent, durant la Guerre de Cent Ans, de leur relative autonomie, les conflits endommagent nombre d'établissements. En particulier, le royaume de France est mis en coupe réglée par les grandes compagnies, très présentes en Bourgogne et sur ses grands axes commerciaux. En 1360, les frères de Cîteaux doivent trouver refuge à Dijon. Le monastère est livré au pillage en 1438. Frappées par la désaffection et l'effondrement démographique consécutif à la guerre et à la Grande peste, elles sont confrontées à la contraction de leurs communautés.

Au XVIe siècle, l'abbaye de Vauluisant ne compte plus que treize moines, à la fin du siècle seulement dix. Enfin, au XIIIe siècle, avec le développement des villes et des universités, les cisterciens, principalement installés dans des endroits reculés, perdent leur influence intellectuelle au profit des ordres mendiants qui prêchent dans les villes et donnent aux universités leurs plus grands maîtres.

Le Grand schisme d'Occident porte un second coup à l'organisation de l'ordre. D'une part, l'exacerbation des particularisme nationaux nuit à l'unité ; d'autre part, les deux papes rivalisent de générosité pour s'assurer le soutien des monastères, ce qui porte " un préjudice considérable à l'uniformité de l'observance ".
Les suites du Schisme et en particulier les guerres hussites, sont particulièrement douloureuses aux monastères situées aux confins orientaux de l'Europe. Les abbayes de Hongrie, de Grèce et de Syrie sont détruites lors des conquêtes ottomanes. La tenue d'un Chapitre général plénier devient dans ces conditions de plus en plus difficile du fait des conflits armés mais aussi des distances qui séparent les différentes communautés. En 1560, seul treize abbés y sont présents. Les mutations médiévales et les crises politiques et religieuses des XIVe et XVe siècles obligent l'ordre à s'adapter.
Le clergé et le pouvoir royal français critiquent de plus en plus violemment ses privilèges.
Au XVe siècle, des obédiences nouvelles voient le jour et des efforts sont faits pour conserver l'unité originelle et restaurer l'édifice cistercien.
Les XVe et XVIe siècles apparaissent dès lors comme une période d'essor des congrégations au sein de l'ordre. Avec la multiplication des propriétés foncières, d'autres dérives voient le jour dès le XVe siècle : abbés absents ou mondains, ou encore mode de vie seigneurial de plus en plus marqué.
L'introduction du système de la "commende" au XVe siècle, par lequel le roi nomme un abbé laïc dont le premier souci est souvent d'en tirer le maximum de bénéfices financiers, ne fait qu'accentuer cet état de fait. La papauté d'Avignon décide de changer le mode d'élection des abbés, désormais non plus élus par leur communauté, mais nommés par les princes ou le souverain pontife. Le recrutement se fait de plus en plus au sein de prélats séculiers, loin des préoccupations monastiques mais soucieux des revenus abbatiaux. Ce système de commende se montre particulièrement désastreux dans les espaces français et italiens, espaces qui connaissent au XVIe siècle une détérioration rapide des bâtiments cisterciens. Un certain laxisme gagne certaines abbayes.

Les régions orientales d'Occident et de la péninsule ibérique ne connaissent pas la même situation. Les bâtiments de Bohème, Pologne, Bavière, Espagne et Portugal sont gagnés par un mouvement de reconstruction d'inspiration baroque. Toutefois, certaines volontés de réformes se font jour dans le royaume de France.
Le Chapitre général de 1422 se montre clair sur la question : « Notre Ordre, dans les différentes parties du monde où il se trouve répandu, apparaît comme déformé et déchu en ce qui touche à la discipline régulière et à la vie monastique". Le système des visites est restauré. L'urgence de la réforme apparaît bientôt à l'ordre tout entier.
Une "Rubrique des définiteurs" est promulguée en 1439 pour rappeler les exigences de la vie monacale, les diverses interdictions vestimentaires et alimentaires et la nécessité de dénoncer les pratiques abusives. Le Saint-Siège décide dans ces mêmes années d'abolir la pratique commanditaire.
C'est dans ce contexte qu'un mouvement de réaffirmation de la discipline et des exigences spirituelles se développe aux Pays-Bas, en Bohème, puis en Pologne avant de gagner l'Europe entière. Des monastères se réunissent localement, sous l'impulsion des communautés ou du pouvoir pontifical, pour former des congrégations de plus en plus autonomes du Chapitre général.
Jean de Cirey, abbé de Cîteaux, retrouve cependant, à la faveur de la reconquête de la Bourgogne par Louis XI de France, son rôle de chef de l'ordre, rôle qu'il avait perdu depuis le "Grand Schisme d'Occident". Il réunit les plus influents abbés au Collège des Bernardins en 1494, où sont promulgués les articles réformateurs dits « de Paris ». Si ces derniers sont bien accueillis, la réforme est cependant peu perceptible et reste souvent le fait d'initiatives individuelles éphémères. Le mouvement de réforme protestante bouleverse profondément la donne. Un grand mouvement de défection touche les communautés du nord de l'Europe et les princes gagnés à la Réforme confisquent les biens de l'ordre. Les monastères anglais, puis écossais et enfin irlandais le sont entre 1536 et 1580. Plus de 200 établissements disparaissent avant la fin du XVIIe siècle. Avec la défection de l'Angleterre et de nombres d'États germaniques passés à la Réforme, l'histoire de l'ordre se trouve alors recentrée pour deux siècles dans le royaume de France.

L'ordre à l'heure de la Contre-Réforme

Avec le mouvement de réforme catholique, l'ordre cistercien connaît de profondes modifications sur le plan constitutionnel.

L'organisation se fait provinciale, des modifications sont apportées à l'administration centrale. Des Congrégations, aux liens ténus ou inexistants avec la maison mère et le Chapitre général, fleurissent dans l'Europe entière. En France, une réforme d'un caractère original voit le jour sous l'impulsion de l'abbé Jean de la Barrière(1544 - 1600). L'ancien commendataire du monastère des Feuillants en
Haute-Garonne, fonde la congrégation des Feuillants, approuvée par Sixte V dès 1586.
Il établit une tradition d'une particulière austérité dans sa communauté par un retour à l'idéal primitif cistercien. Il trouve des imitateurs en Italie et au Luxembourg. Le Chapitre général, dans ces conditions, devient une institution caduque. On ne compte qu'une seule de ses réunions de 1699 à 1738. En définitive, cet état de fait profite à l'abbé de Cîteaux, seule autorité présentant aux yeux du monde un gage de visibilité, qui dans les sources est souvent décrit comme "abbé général".
En 1601, un noviciat commun est imposé pour maintenir une discipline unique et pour palier aux difficultés de recrutement.
Au XVIIe siècle, l'histoire de l'ordre est troublée par un conflit que l'historiographie a retenu sous le nom de « guerre des Observances » qui s'étend de 1618 aux premières années du XVIIIe siècle. Il suscite d'âpres et nombreuses polémiques au sein de la famille cistercienne. Ce conflit repose, en apparence du moins, sur les respects d'obligations régulières, en particulier l'abstention de consommation de viande. Au-delà, c'est bien l'acceptation ou le refus de l'ascétisme qui est en jeu. La controverse se double de conflits locaux entre les monastères rivaux. À l'origine, suivant l'exemple d'Octave Arnolfini, abbé de Châtillon, et d'Étienne Maugier, Denis Largentier introduit une réforme d'une grande austérité à Clairvaux et au sein de ses filiales entre 1615 et 1618.
Puis, devant le Chapitre général en 1618, une proposition de généralisation est présentée puis adoptée.C'est là l'acte de naissance de l'Étroite Observance.
Grégoire XV soutient l'initiative des réformateurs. Mais, après la tenue d'une assemblée, la congrégation soulève contre elle le mécontentement de l'abbé de Cîteaux, Pierre de Nivelle, qui s'empresse de dénoncer « une prétendue congrégation qui tend à la division, à la séparation et au schisme, [et] qui ne peut en aucune manière être tolérée ».
En 1635, le cardinal de Richelieu convoque un chapitre « national » à Cîteaux à l'issue duquel Pierre de Nivelle est contraint d'abdiquer. Les deux parties finissent par disposer de structures administratives propres ; mais si l'Étroite Observance conserve le droit d'envoyer dix abbés au Définitoire, elle reste soumise à Cîteaux et au Chapitre général. L'expérience d'Armand Jean Le Bouthillier de Rancé à l'abbaye de la Trappe, par son influence, reste emblématique de l'exigence de la stricte observance et des visées réformatrices. Son influence au sein de son monastère comme dans le monde en fait un modèle de vie monastique du "Grand Siècle".

Un siècle de déclin

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des critiques virulentes sont énoncées à l'encontre du monachisme.
En France, l'ordre est profondément ébranlé en cette fin de siècle où les vocations se font rares et où l'engouement pour un monachisme austère a fait place à l'adoption d'une vie monastique beaucoup moins exigeante et donc plus exposée aux critiques, même si on détecte encore des foyers de ferveur et de fidélité aux origines, et même des initiatives.
En 1782, à l'initiative de Joseph II d'Autriche, une éphémère Congrégation belge voit le jour avant que les Cisterciens soient chassés de ses terres l'année suivante.
En février 1790, l'Assemblée nationale française vote la suppression de l'ordre pour motif d'inutilité. Au lendemain de la Révolution française ne subsiste en Europe qu'une douzaine d'établissements cisterciens. La Stricte Observance se relève en Suisse, au sein de la chartreuse de La Valsainte après avoir été chassée de La Trappe qui n'est restaurée qu'après la défaite de Napoléon Bonaparte.
Les abbayes rescapées des guerres et des expulsions commencent à recréer des liens, à restaurer les Congrégations.
La destruction de l'abbaye de Cîteaux a privé l'ordre de son chef naturel et le renforcement des nationalismes en Europe ne facilite pas la recherche d'une solution commune. Une première réunion d'abbés cisterciens se tient à Rome en 1869. En 1891, un abbé général est élu : Dom Wackarz, abbé de Vissy Brod (Empire austro-hongrois). Il porte par la suite le titre de président général de l'ordre cistercien. En France, les trappistes se réunissent en 1892 sous l'appellation « Cisterciens réformés de Notre-Dame de la Trappe ».
À partir de 1898, les chapitres généraux se tiennent à Cîteaux, récemment récupéré. L'abbé général est installé à Rome.

Apogée politique des XIIe et XIIIe siècle

L'apogée politique aux XIIe et XIIIe siècles

Avec saint Bernard qui intervient de façon plus ou moins directe comme arbitre, conseiller ou guide spirituel dans les grandes questions du siècle, l'ordre cistercien prend le rôle de gardien de la paix religieuse.
Avec le soutien de la papauté, des rois et des évêques, l'ordre prospère et grandit. Les autorités laïques et ecclésiastiques souhaitent qu'il insuffle son esprit dans l'Église régulière et séculière. Par exemple, Pierre, abbé de la Ferté, est porté à la dignité épiscopale vers 1125. L'ordre semble devoir jouer un rôle nouveau dans la société, rôle qu'il s'était jusqu'alors refusé d'assumer dans le siècle. Au douzième siècle, l'ordre cistercien exerce une grande influence politique. Bernard de Clairvaux pèse lourdement sur le choix du pape Innocent II en 1130 puis sur celui d'Eugène III en 1145. Cet ancien abbé cistercien prêche à sa demande pour la deuxième croisade qui emmène en Terre sainte Louis VII de France et Conrad II du Saint-Empire.

C'est Bernard qui fait reconnaître l'Ordre du Temple.

Au XIIe l'ordre fournit à l'église 94 évêques et le pape Eugène III.Cette expansion assure aux Cisterciens une place prépondérante non seulement au sein du monachisme européen mais aussi dans la vie culturelle, politique et économique. Bernard, maître à penser de la Chrétienté, appelle les seigneurs à la Deuxième croisade le 16 février 1147 ; les Cisterciens prêchent lors de la troisième croisade (1188-1192), certains frères y participent personnellement.

L'ordre se manifeste lors de l'évangélisation du Midi de la France et dans la lutte contre les catharisme, dont la doctrine est condamnée et combattue par l'Église. Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, est nommé Légat par le pape et organise la croisade contre les Albigeois. Les cisterciens précèdent les Dominicains sur ces territoires, y assurent la prédication et organisent la répression de l'hérésie.

Ils se voient chargés de missions de christianisation, protégés par le bras séculier, pénètrent en Prusse et dans les provinces baltes. Défenseur des intérêts du Saint-Siège, ils prennent parti dans les "Querelle des Investitures" (querelles entre le Pape et l'Empereur), les Cisterciens soutenant les visées théocratiques du pontife. Cette crise renforce, sur un plan institutionnel, l'ordre qui cherche à gagner en cohérence. À la faveur de ces nouvelles prérogatives, « une nouvelle communauté naît [...] qui s'éloigne du modèle créé par les pères fondateurs, mais qui n'est ni perverse ni pervertie [...] : ce que l'on peut appeler le second ordre cistercien. En 1334, un cistercien, ancien abbé de l'abbaye de Fontfroide, accède à la dignité papale sous le nom de Benoît XII.

Sous son pontificat, l'ordre gagne en cohérence et conçoit une nouvelle organisation en 1336, sous la forme de la Constitution "Benedictina" :  le Chapitre général exerce dorénavant un contrôle plus étroit sur la gestion des finances et des biens fonciers des abbayes, charge qui auparavant relevait du seul pouvoir de l'abbé. L'ordre, fidèle à l'esprit des premiers temps, apparaît ainsi dans la première moitié du XIVe siècle comme jouissant d'un ascendant sur l'ensemble de la Chrétienté.
La Constitution souligne l'importance de son action au sein de l'Église :
" Brillant comme l'étoile du matin dans un ciel chargé de nuages, le Saint Ordre cistercien, par ses bonnes œuvres et son exemple édifiant, partage le combat de l'Église militante. Par la douceur de la sainte contemplation et les mérites d'une vie pure, il s'efforce de gravir avec Marie la montagne de Dieu, tandis que par une louable activité et de pieux services, il cherche à imiter les soins empressés de Marthe [...] cet ordre a mérité de se répandre d'une extrémité à l'autre de l'Europe "
. -
Benoît XII, "Constitution Benedectina", 1335.

Organisation de l'Ordre Cistercien

L'organisation de l'ordre

"Nous devons être unanimes, sans divisions entre nous : tous ensemble, un seul corps dans le Christ, en étant membres les uns des autres"
Saint Bernard : "Sermon pour la Saint-Michel", I, 8

La règle bénédictine se présente comme une synthèse entre des exigences contraires : indépendance économique et activité liturgique, activité apostolique et refus du monde.
Les ''Statuts des moines cisterciens venus de Molesme'', rédigés dans les années 1140, s'offrent comme une mise en ordre de l'idéal primitif : stricte observance de la règle bénédictine, recherche de l'isolement, pauvreté intégrale, refus des bénéfices ecclésiastiques, travail manuel et autarcie. Les premiers abbés de Cîteaux avaient trouvé cet équilibre dans la simplicité rustique, dans l'ascèse et le goût de la culture. Les XIIe et XIIIes, marqués par les écrits des « quatre évangélistes de Cîteaux », devaient permettre d'approfondir et d'étayer ces principes d'organisation.

Mais dès l'abbatiat d'Étienne Harding, une législation voit le jour sous la forme de "La Charte de charité et d'unanimité" qui règle les rapports des abbayes-mères, de leurs filles et petites filles. La multiplication des créations, l'expansion de ce nouveau monachisme exigent une nouvelle réflexion sur leur administration. Pour Philippe Racinet, « l'organisation cistercienne est un des chefs-d'œuvre de construction institutionnelle médiévale (Philippe Racinet, "Moines et monastères en Occident au Moyen Âge", Ellipses, 2007, p. 81). L'exemption de la juridiction épiscopale permet à l'ordre de Cîteaux de mettre au point deux institutions qui devaient faire sa force : le système de visites des abbés-pères et le Chapitre général annuel.

Parallèlement, très probablement entre 1097-1099, l'abbé Étienne fait mettre par écrit le récit des fondations.

L'« abbaye mère » et ses filiales

Dans les années 1120, les nouveaux venus, intégrés dans des établissements géographiquement distants, reçoivent des formations propres à la maison qui les accueille.
Pour favoriser la cohésion, éviter les discordes et fonder des relations organiques entre les monastères, dès 1114, Étienne rédige une "Charte d'unanimité et de charité".
Cette charte, document juridique, « règle le contrôle et la continuité de l'administration de chaque maison, [...] définit les rapports des maisons entre elles et assure l'unité de l'ordre. Elle est complétée jusqu'en 1119, puis, au vu de nouvelles difficultés, remaniée vers 1170 pour donner naissance à la "Charte de charité postérieure".
Par son esprit, elle se détache du modèle clunisien de la "familia" hiérarchisée en offrant une large autonomie à chaque monastère. Cîteaux reste l'autorité spirituelle gardienne de « l'observance de la sainte règle » établie au Nouveau Monastère. Chaque monastère, selon le principe de charité, doit secours aux fondations les plus démunies, les abbayes mères assurant le contrôle et l'élection des abbés au sein des abbayes filles. L'abbé de Cîteaux garde, par ses conseils et dans ses visites, une autorité supérieure. Chaque abbé doit se rendre chaque année à Cîteaux pour le "Chapitre général", organe suprême de gouvernement et de justice, autour de la fête de la Sainte Croix (14 septembre), à la suite desquels des statuts étaient promulgués.
Cette procédure n'est pas entièrement originale puisqu'elle remonte aussi aux origines de l'ordre de Vallombreuse, mais l'inspiration vient évidemment de la convention entre Molesme et l'Abbaye Notre-Dame d'Aulps signée en 1097, sous l'abbatiat de Robert. Depuis la fin du XIIe siècle, le Chapitre est assisté par un comité de définiteurs nommés par l'abbé de Cîteaux, "le Définitoire". Les cisterciens acceptent cependant le soutien et le contrôle de l'évêque du lieu en cas de conflit au sein de l'ordre. Ainsi, dès 1120, sur le plan juridique et normatif, l'essentiel de ce qu'est l'ordre repose sur des principes solides et cohérents.

Les sites cisterciens

"Bernardus valles amabat »", "Bernard aimait les vallées".

Le choix du site cistercien a souvent répondu à cet adage comme en témoigne la toponymie cistercienne : abbaye de Cîteaux, Clairvaux, Bellevaux, Clairefontaine, Abbaye de Droiteval.
La vallée boisée doit contenir, en de vastes étendues, tous les ingrédients qui répondent aux besoins de la vie monastique, sans se trouver trop loin des axes de circulation. Comment expliquer le choix de ces vallées, peu ensoleillée, qui réclament de nécessaires aménagements et parfois un changement d'implantation quand le milieu se montre trop ingrat ? Certes, le site doit permettre l'isolement conforme à la vie hors du monde ; de plus, les éventuels rapports avec les seigneurs locaux doivent être pris en compte.
À en suivre Terryl N. Kinder, les vallées, ''no man's land'', « délimitaient un territoire "neutre" où les nobles guerriers des deux rives faisaient la trêve, mais qui par sa position stratégique, ne convenait pas à un usage domestique. Mais, surtout, les vallées sont disponibles car peu attractives.
Cependant, il convient de ne pas exagérer le caractère malsain de ces sites ; les cisterciens ne recherchent pas délibérément des paluds insalubres. Les références nombreuses à des « lieux d'horreurs » dans les documents primitifs renvoient à des "topoï" bibliques. Le site doit présenter des avantages et des ressources suffisantes et souvent le choix initial ne présente pas toutes les caractéristiques requises. Aussi, les fondations sont souvent longues et hasardeuses et la nouvelle abbaye n'est consacrée qu'à la condition que l'oratoire, le réfectoire, le dortoir, l'hôtellerie et la porterie soient bien implantés. En définitive, si le choix d'une fondation dépend d'un savant mélange fait de piété, de politique et de pragmatisme [...] le paysage a peut-être joué un rôle dans la formation de la spiritualité du nouvel ordre.

Cîteaux, avant-garde de l'Église

La spiritualité cistercienne, en accord avec l'idéal de pauvreté en vogue à l'époque, attire de nombreuses vocations, en particulier grâce à l'énergie et au charisme de Bernard de Clairvaux.
L'ordre reçoit aussi de nombreuses donations de petites gens comme de puissants. Parmi ces donateurs, on compte des personnalités de premier plan tels les rois de France, d'Angleterre, d'Espagne ou du Portugal, le duc de Bourgogne, le comte de Champagne, des évêques et archevêques.
Cette évolution soutient le développement des filiales de l'ordre qui compte à la mort de Bernard, trois cent cinquante monastères, dont soixante-huit établis par Clairvaux. L'expansion se fait par essaimage, par substitution ou par incorporation. Parmi les nouvelles communautés, citons l'abbaye de Noirlac et celle de Fontmorigny dont les bâtiments existent toujours dans le Cher.
La ligne de Clairvaux compte jusqu'à 350 monastères, celle de Morimond plus de 200, celle de Cîteaux une centaine, seulement une quarantaine pour Pontigny et moins de vingt pour La Ferté.
Dès 1113, les premières moniales sont installées au château de Jully. Elles sont instituées en 1128 à l'abbaye de Tart, dans le diocèse de Langres, et prennent le nom de Bernardines.
Les monastères du faubourg Saint-Antoine à Paris et de Port-Royal-des-Champs sont les plus célèbres de ceux qu'elles occupent ultérieurement. Par suite de l'accroissement de l'ordre, avec la fondation de centaines d'abbayes et l'incorporation de plusieurs Congrégations (celles de Savigny qui compte trente monastères et d'Obazine du vivant même de saint Bernard), l'uniformité des coutumes s'altère insensiblement. En 1354, l'ordre compte 690 maisons d'hommes et s'étend du Portugal à la Suède, de l'Irlande à l'Estonie et de l'Écosse jusqu'en Sicile.
La concentration est cependant la plus dense en terre française et plus particulièrement en Bourgogne et en Champagne.

Les moniales cisterciennes

Vers 1125, des moniales bénédictines quittent leur prieuré de Jully-les-Nonnains et s'installent à l'abbaye de Tart, sollicitant la protection de l'abbé de Cîteaux, Étienne Harding qui l'accorde en 1132.
Puis, d'autres monastères se créent et s'incorporent à l'ordre.
Le Tart, abbaye-mère, tient chaque année le chapitre général des abbesses.
Vers 1200, on recense dix-huit monastères de cisterciennes en France. Puis, au cours du XIIIe siècle, les moniales créent des abbayes en Belgique, Allemagne, Angleterre, Danemark, Espagne. Certaines de ces fondations espagnoles existent encore aujourd'hui, comme le Monastère royal de las Huelgas de Burgos, créé en [[1187]] par Alphonse VIII de Castille, qui reste affilié au spirituel à l'ordre de Cîteaux.
Les moniales cisterciennes, principalement au XIIIe siècle, ont compté plusieurs saintes comme Sainte Lutgarde en Belgique, Sainte Hedwige en Pologne, les saintes Gertrude de Helfta et Mathilde de Magdebourg, toutes deux du couvent de Helfta, en Saxe, haut-lieu de la mystique rhénane (Un des nombreux monastères féminins qui suivaient les usages de Cîteaux sans être juridiquement affiliés à l'Ordre: car celui-ci redoutait de devoir fournir des aumôniers à trop de maisons de moniales). Parmi les mystiques cisterciennes, on peut nommer Béatrice de Nazareth (vers 1200 - 1261, ou encore Sainte Julienne du Mont-Cornillon 1191 - 1254, qui fut l'instigatrice de la fête du saint Sacrement, fête instituée dans l'Église par le pape Urbain IV en 1268.

St Bernard et l'expansion de l'Ordre

L'ordre doit le développement considérable qu'il a connu dans la première moitié du XIIe siècle à Bernard de Clairvaux (1090-1153),  le plus célèbre des cisterciens qui peut être considéré comme son maître spirituel. 

Ses origines familiales et sa formation, ses appuis et ses relations, sa personnalité même, expliquent en grande partie le succès cistercien.
Sa famille est connue pour sa piété ; sa mère lui transmet son inclination pour la solitude et la méditation. Il décide de ne pas embrasser le métier des armes et cherche à se retirer du monde. Il conserve cependant durant sa vie religieuse un sens aigu du combat. « Devenu moine, Bernard reste un chevalier qui encourage ceux qui combattent pour Dieu ».
Persuasif et charismatique, il décide nombre de ses parents à le suivre à Cîteaux, abbaye voisine des terres de sa famille : « Alors la grâce de Dieu envoya à cette église des clercs lettrés et de haute naissance, des laïcs puissants dans le siècle et non moins nobles en très grand nombre ; si bien que trente postulants remplis d'ardeur entrèrent d'un coup au noviciat. » (in Petit exorde de Cîteaux, cité par Georges Duby, "Saint Bernard et l'art cistercien").
Bernard, trois ans seulement après son entrée dans l'ordre cistercien, consacré abbé par Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne, prend la tête de l'abbaye de Clairvaux le 25 juin 1115.

Il se donne tout entier pendant dix ans à la communauté dont il était [...] le père. Puis [[Clairvaux]], bien établi, enraciné, devenu lui-même prolifique, éparpillant à son tour, à Trois-Fontaines, à Fontenay, à Foigny, de toutes parts sa descendance,
Bernard cesse de parler seulement pour les religieux de son monastère. Tout en veillant sur Clairvaux dont il est resté toute sa vie abbé, Bernard a une influence religieuse et politique considérable en dehors de son ordre. Toute sa vie, il est guidé par la défense de l'ordre cistercien et ses idéaux de réforme de l'Église.
On le voit sur tous les fronts et sa vie est riche de paradoxes : il clame son désir de se retirer du monde, pourtant il ne cesse de se mêler des affaires du monde. Il est volontiers donneur de leçons, mais assuré de la supériorité de l'esprit cistercien, il accable de reproches ses frères clunisiens. En 1125 il publie son ''Apologie'' dédiée à Guillaume de Saint-Thierry où il oppose les doctrines cistercienne et clunisienne et ruine ses adversaires. On connaît de lui plusieurs centaines de lettres.
Il a des mots très durs pour fustiger les clercs et les prélats qui succombent aux richesses matérielles et au luxe. Il ne refuse pas rouerie, ruse, mauvaise foi ou injures pour abattre son adversaire. Le théologien Pierre Abélard en fait la dure expérience.
On le voit en Languedoc tenter d'enrayer les progrès de l'hérésie. Il parcourt la France, l'Allemagne, mobilisant les foules après le prêche de Vézelay (31 mars 1146) pour lancer la Deuxième croisade. Il intervient dans la désignation des papes, dont il finit par faire triompher la cause : Innocent II contre Anaclet II, et va même jusqu'à donner des leçons aux souverains pontifes.
Les fondations se poursuivent sur un rythme soutenu, ainsi les abbayes de la Cour-Dieu et de Bonnevaux. L'ordre, à l'assise bourguignonne, gagne le Dauphiné et la Marne, puis, en peu de temps, tout l'Occident chrétien. Il n'est pas une nation catholique, de l'Écosse à la Terre sainte, de la Lituanie et la Hongrie au Portugal, qui n'ait connu les cisterciens dans l'un de leurs sept cent soixante-deux monastères. De Clairvaux sort finalement le plus grand rameau de l'ordre cistercien : trois cent quarante-et-une maisons dont quatre-vingts filles directes dispersées dans toute l'Europe, davantage que Cluny qui n'en compte que 300 environ. Ainsi, le poids de l'abbaye de Clairvaux ne cesse de croître, en particulier, grâce au nombre de ses filiales qui dépasse celles de Cîteaux, dans les décisions prises lors des Chapitres généraux.
Lorsqu'il meurt le 20 août 1153, honoré par tout le monde chrétien, il a fait de Cîteaux un des principaux centres de la chrétienté, un haut lieu spirituel.

Genese de l'Ordre Cistercien

La genèse de l'ordre cistercien

En Occident, à la charnière des XIe - XIIe, nombreux sont les fidèles qui cherchent de « nouvelles voies de la perfection, désir inexprimé, mais exaltant toutes les ardeurs, de rajeunir le monde.
Cependant, pèlerinages et croisades ne nourrissent pas spirituellement tous les croyants. Aussi, conjuguant ascétisme et rigueur liturgique et rejetant l'oisiveté grâce au travail manuel, la 'Regula Sancti Benedicti' est à la fin du XIe une formidable source d'inspiration pour les mouvements en quête de perfection tels les ordres de Grandmont ou de la Chartreuse, fondée par Bruno de Cologne en 1084.

L'ordre cistercien est marqué à sa naissance par la nécessité de réforme et l'aspiration évangélique qui sous-tend également l'expérience de Robert d'Arbrissel (fondateur de l'ordre de Fontevraud en 1091)  et l'éclosion des chapitres de chanoines réguliers. « Cîteaux naît de ce désir partagé de renouveler le monachisme et d'en redéfinir la place (Marcel Pacaut, ''Les moines blancs'', ''op. cit.'', p. 22).

À cette époque, la voie monastique clunisienne voit s'élever contre elle des critiques de plus en plus nombreuses. La modération souhaitée par Benoît de Nursie (saint Benoît) n'est plus visible avec la magnificence de bâtiments de l'ordre. L'activité liturgique clunisienne ne semble plus permettre le respect des vœux d'humilité, de pauvreté et de charité. Au-delà, l'exclusivité des activités intellectuelles du 'scriptorium', de l'exercice du plain-chant et l'office divin ont coupé les moines d'une des trois exigences de la règle bénédictine, le travail manuel.
À Cluny, l'agriculture est devenue une activité extérieure (Sur l'opposition entre monachisme clunisien et cistercien quant au rapport au travail manuel voir, Georges Duby, ''Hommes et structures du Moyen Âge, II : seigneurs et paysans', in 'Qu'est-ce que la société féodale ?', Mille & une pages, Flammarion, 2002, p. 1309).
Certes, l'ordre a essaimé ses monastères dans toute l'Europe, mais la proximité de ses abbés avec le pouvoir temporel n'est pas du goût de tous (Jean-François Mondot, « Moines noirs & moines blancs », ''Les Cahiers de Science & Vie'', n° 78, décembre 2003, {{Xe}}-{{XIIe siècle : la révolution des monastères - Les cisterciens changent la France'', p. 14-15).
Il ne faudrait cependant pas voir dans la « fiévreuse activité de réforme (Louis J. Lekai, 'op. cit.', p. 23.)»  une critique ouverte à l'encontre de Cluny, mais plutôt une volonté d'exprimer l'héroïsme du temps dans une voie bénédictine plus sévère, par un retour à la rigueur des Pères du Désert (André Vauchez, « Naissance d'une chrétienté », 'op. cit.', p. 96-97 ; Louis J. Lekai, ''op. cit.'', p. 18-24.)

Les pères fondateurs

L'aventure cistercienne commence avec la fondation de l'abbaye Notre-Dame de Molesme par Robert de Molesme (saint Robert]] en 1075, dans la région de Tonnerre (Yonne).
Né à Champagne, apparenté à la famille de Maligny, l'une des plus grandes de la région, Robert de Molesme commence son noviciat à l'âge de quinze ans à l'abbaye de Moûtiers-la-Celle, dans le diocèse de Troyes.
Il devient prieur. Pétri de l'idéal de restauration du monachisme tel que saint Benoît l'avait institué, il quitte en 1075 son prieuré. Il parvient à mettre en application cet idéal en partageant solitude, pauvreté, jeûne et prière avec sept ermites installés dans la forêt de Collan (ou Colan), près de Tonnerre (Yonne), dont il dirige la vie spirituelle.
Grâce aux sires de Maligny, ce groupe s'installe dans la vallée de la Laignes, dans le lieu-dit de Molesme, en adoptant des règles de vie proche de celles des Camaldules, alliant la vie commune de travail et de l'office bénédictin à l'érémitisme.
Cette fondation est un succès : la nouvelle abbaye draine nombre de visiteurs et donateurs, religieux et laïcs ;  une quinzaine d'années après sa fondation, Molesme ressemble à n'importe quelle abbaye bénédictine prospère de son époque.
Mais les exigences de Robert et d'Albéric, son Prieur, sont mal acceptées ; des divisions surviennent au sein de la communauté. En 1090, Robert, avec quelques compagnons, choisit de s'éloigner pour un temps de l'abbaye et de ses dissensions et s'établit avec quelques frères à Aulx pour y mener une vie d'ermite. Il est cependant contraint de regagner l'abbaye qu'il dirige à Molesme.
Sachant qu'il ne parviendra pas à satisfaire son idéal de solitude et de pauvreté dans le climat de Molesme où s'opposent les partisans de la tradition et ceux du renouveau, Robert, avec l'autorisation du légat du pape Hugues de Bourgogne|Hugues de Die, accepte le lieu solitaire situé dans la forêt marécageuse du Pays-bas dijonnais que lui proposent le duc de Bourgogne (Eudes Ier de Bourgogne|Eudes I) et les vicomtes de Beaune, de lointains cousins, pour se retirer et pratiquer avec la plus grande austérité la règle de saint Benoît.
Dans ce lieu proche de la vallée de la Saône, à vingt-deux kilomètres au sud de Dijon, il trouve un « Désert », couvert de "cistels" (roseaux). Les frères « firent une coupe dans la forêt et dégagèrent un espace dans l'épaisseur des fourrés d'épines, puis se mirent à construire à l'endroit même un monastère. »
Alberic de Cîteaux et Étienne Harding, ainsi que vingt-et-un moines fervents, l'accompagnent dans son « affreuse solitude » où ils s'installent le 21 mars 1098, sur le site de ''La Forgeotte'', alleu concédé par Renard, vicomte de Beaune, pour y fonder une autre communauté dénommée pour un temps «Nouveau Monastère» cède la place à celui de Cîteaux vers 1120.

Le « Nouveau Monastère »

L'abbatiat de Robert

Les débuts du "novum monasterium" dans des bâtiments de bois entourés d'une nature hostile, sont difficiles pour la communauté. La nouvelle fondation bénéficie cependant du soutien de l'évêque de Dijon. Eudes Ier de Bourgogne fait lui aussi montre de largesse ; Renard de Beaune, son vassal, cède à la communauté les terres qui jouxtent le monastère. La protection bienveillante de l'archevêque Hugues permet l'édification d'un monastère de bois et d'une humble église. Robert a tout juste le temps de recevoir du duc de Bourgogne une vigne à Meursault qu'à la suite d'un synode tenu à Port d'Anselle en 1099 qui légitime la fondation du ''novum monasterium'', il se voit contraint de revenir à Molesme où il trouvera la mort en 1111. L'historiographie cistercienne flétrit, un temps, la mémoire des moines qui regagnent Molesme.

Ainsi, les écrits de Guillaume de Malmesbury, puis les "Petit" et "Grand Exorde" sont à l'origine de la légende noire qui poursuit, au sein de l'ordre, Robert et ses compagnons de Molesme « qui n'aimaient pas le désert.

L'abbatiat d'Aubry

Robert laisse la communauté aux mains d'Aubry de Cîteaux (Alberic, son Prieur de Molesmes), l'un des plus fervents partisans de la rupture avec Molesme.
Aubry, administrateur efficace et compétent, obtient la protection du pape Pascal II ("Privilegium Romanum") qui promulgue le 19 octobre 1100 la bulle "Desiderium quod". Aubry, confronté à de nombreuses difficultés matérielles, déplace sa communauté deux kilomètres plus au sud, au bord de la Vouge, pour trouver un approvisionnement en eau suffisant.
Une église est édifiée sur ses ordres à quelques centaines de mètres du site initial.
Le 16 novembre 1106, Gauthier, l'évêque de Chalon-sur-Saône, consacre sur ce nouveau site la première église construite en pierre. Aubry parvient à maintenir la ferveur spirituelle au sein de sa communauté, qu'il soumet à une ascèse très rude.
Mais Cîteaux végète, les vocations se font rares et ses membres vieillissent. Les années semblent difficiles pour la petite communauté car « les frères de l'Église de Molesme et d'autres moines voisins ne cessent de les harceler et de les troubler car ils craignent de paraître eux-mêmes plus vils et plus méprisables aux yeux du monde si l'on voit les autres habiter au milieu d'eux comme des moines nouveaux et singuliers. Cependant, la protection du duc de Bourgogne, puis de son Hugues II après 1102 (date de la mort du duc de Bourgogne qui se fit inhumer au Nouveau monastère, volonté qui fit de l'abbaye « la nécropole ducale officielle.) et des clercs édifiés par le courage de la communauté, permet un premier essor.
À partir de 1100, le monastère attire quelques recrues : quelques novices rejoignent le groupe.
Pendant son abbatiat, Aubry fait adopter aux moines l'habit de laine écrue contre la robe noire des moines de l'ordre de Cluny, ce qui vaudra aux moines cistercien le surnom de « moines blancs, parfois aussi de « bénédictins blancs » ou encore de « Bernardins», du nom de saint Bernard, à l'opposé des bénédictins ou « moines noirs ». Aubry définit aussi le statut des frères convers, ces religieux qui ne sont ni clercs ni moines, mais soumis à l'obéissance et à la stabilité et qui accomplissent le gros des tâches manuelles ; il fait entreprendre le travail de révision de la Bible, qui sera achevé sous l'abbatiat d'Étienne Harding.

L'abbatiat d'Étienne Harding

En 1109, Étienne Harding prend en main les destinées de Cîteaux en succédant à Aubry après la mort de ce dernier.
Étienne, noble anglo-saxon à la solide formation intellectuelle, est un moine formé à l'école de Vallombreuse qui a déjà joué un rôle majeur dans les événements de 1098. Il entretient d'excellents rapports avec les seigneurs locaux. La bienveillance de la châtelaine de Vergy et du duc de Bourgogne assure l'essor matériel de l'abbaye.
La mise en valeur des terres assure à la communauté les ressources nécessaires à sa subsistance. La ferveur des moines confère à l'abbaye une grande renommée. En avril 1112 ou en mai 1113, le jeune chevalier Bernard de Fontaine, accompagné d'une trentaine de compagnons, fait son entrée au monastère dont il va bouleverser les destinées.
Avec l'arrivée de Bernard, l'abbaye connaît une embellie. Les postulants affluent, les effectifs croissent et poussent Étienne Harding à fonder des « abbayes-filles ».

La fondation de l'ordre

En 1113, la première abbaye-fille est fondée à La Ferté dans le diocèse de Chalon-sur-Saône, suivie par celle de Pontigny, dans le diocèse d'Auxerre en 1114.
En juin 1115, Étienne Harding envoie Bernard avec douze compagnons pour fonder l'abbaye de Clairvaux en Champagne.
Le même jour une communauté monastique part de Cîteaux pour fonder l'abbaye de Morimond.
Sur cette souche des quatre filles de Cîteaux, l'ordre cistercien va se développer et la famille cistercienne croître durant tout le XIIe siècle.
À partir de 1120 l'ordre s'implante à l'étranger. Enfin, à côté des monastères d'hommes, des couvents de moniales vont se créer. Le premier est établi en 1132 à l'initiative d'Étienne Harding au Tart, l'un des plus célèbres étant celui de Port-Royal-des-Champs. Pour Étienne Harding, l'organisateur de l'ordre et grand législateur, l'œuvre qu'il voit naître reste encore fragile et a besoin d'être confortée. Les abbayes créées par Cîteaux ont besoin du lien qui va être la marque de leur appartenance à l'application stricte de la règle de saint Benoît et rendre les communautés monastiques solidaires.
La Charte de Charité qu'il élabore apparaît comme le « ciment » qui va garantir la solidité de l'édifice cistercien.

La Charte de charité

Entre 1114 et 1118, Étienne Harding rédige la « carta caritatis » ou "Charte de charité", texte constitutionnel fondamental sur lequel repose la cohésion de l'ordre : Elle établit l'égalité entre les monastères de l'ordre.
Dans le respect d'unité d'observance de la règle de saint Benoît, elle a pour objet d'organiser la vie quotidienne et d'instaurer une discipline uniforme à l'ensemble des abbayes.
Le pape Calixte II l'approuve le 23 décembre 1119 à Saulieu.

Elle fit l'objet de différentes mises au point. Étienne Harding a prévu que chaque abbaye dépende, tout en conservant une grande autonomie notamment financière, d'une abbaye mère : l'abbaye qui l'a fondée ou à laquelle elle est rattachée. Leurs abbés élus par la communauté gouvernent l'abbaye comme ils l'entendent. En même temps, il a su prévoir des systèmes de contrôles efficaces tout en évitant la centralisation : l'abbaye-mère dispose d'un droit de regard, son abbé doit la visiter annuellement. Étienne Harding a institué, au sommet de l'édifice, le Chapitre général comme organe suprême de contrôle.

Le Chapitre général réunit chaque 14 septembre, sous la présidence de l'abbé de Cîteaux qui fixe le programme, tous les abbés de l'ordre qui doivent y assister en personne ou, exceptionnellement, se faire représenter. Ils ont rang égal hormis les abbés des quatre branches maîtresses. Le Chapitre général édicte par ailleurs des statuts et apporte les adaptations rendues nécessaires aux règles régissant l'ordre. Les décisions prises lors de ces assemblées sont rapportées dans des registres appelés "statuta, instituta et capitula".
Ce système, comme le souligne Dom J. M. Canivez, a permis « une union, une intense circulation de vie et un réel esprit de famille groupant en un corps compact les abbayes sorties de Cîteaux ».

 

Cistercii filiae

tree

L'arbre de filiation des abbayes cisterciennes, témoigne de la formidable expansion de l'ordre depuis sa création en 1098, lorsque l'Abbé bénédictin Robert de Molesmes, obtint l'autorisation du pape de "se retirer au désert", au fond d'un marais inhospitalier de Bourgogne, appelé "Cistel", et 1153, lorsque s'éteignit saint Bernard, dernier docteur de l'Eglise, le plus connu et emblématique des cisterciens, dont l'influence sur le XIIe siècle fut telle que les historiens le qualifient de "siècle de saint Bernard".
St Etienne Harding créa entre 1113 et 1115 les "quatre premières filles de Cîteaux", premières en dignité puisqu'elles donnèrent chacune naissance à leur propre filiation : La Ferté (1113), Pontigny (1114), Morimont (1115) et Claivaux (1115), dont l'abbatiat échut malgré son jeune âge à Bernard de Fontaine. Dans la lignée propre de Cîteaux, l'abbaye-mère, dont l'Abbé reste le personnage central de l'ordre, après  La Cour Dieu et Bonnevaux en 1119 est crée, à la demande du Comte de Bois, l'Aumône en 1121 dont Etienne Harding choisit le moine "Ulric" comme premier abbé

Mémoire Abbé Mouze

mouzeVoir le mémoire de l'abbé Mouzé en consultation libre sur le document oeiginal conservé à la BNF  

 

Histoire de Marchenoir

Histoire MarchenoirLe livre de référence sur l'histoire et la fin de l'Abbaye de Notre Dame de l'Aumone. Disponible à cette adresse : suivre le lien

Mémoire de Charles Cuissard

cuissardRetrouvez le mémoire écrit par Charles Cuissard sur le document original conservé à la BNF