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L'essor de l'occident chrétien

150 Christ Pantocrator

Au sortir des grandes invasions et de "la Grande Peur de l'an mil", l'inexorable montée de l'Occident Chrétien vers l'explosion créatrice du XIIe siècle, dans une société parcellisé et cruellement injuste stabilisée par la féodalité, l'essor démographique et le développement de l'agriculture, l'expansion territoriale et les conquêtes territoriales sur l'Orient musulman, le renouvellement des arts et de l'architecture dans une civilisation soumise à Rome où les Cisterciens jouent un rôle essentiel

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Thibault_IV_de Blois

theobald IVThibault IV le Grand de Blois, Chartres, Ch$ateaudun, Meaux, Seigneur de Sancerre, devenu en 1125 Comte de Champagne sous le nom de Thibault II où il engendra la célèbre lignée de Comtes qui créerent les conditions de développement les riches foires qui furent à l'origine de la première économie monde.

St Etienne Harding

150 StsCiteauxST ETIENNE HARDING, troisième Abbé de Cîteaux, crétaeur de l'Abbaye Notre Dame de l'Aumône (Abbatis Eleemosyna), dite "Petit C^^iteaux, dont il nomma Abbé le moine ULRIC, dont il vint lui-même assurer la consécration avec l'Evêque de Chartres.

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abbatisL'Abbaye ND de l'Aumône en 1790, après l'expulsion des Moines et avant sa mise en vente au titre des biens nationaux

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L'analyse du grand historien

Publié dans Les cisterciens

Georges DUBY (1919-1996), illustre Académicien et Professeur au Collège de France, forme, notamment avec Fernand BRAUDEL, la deuxième génération de "l'Ecole des Annales", fondée par Marc BLOCH et Lucien FEBVRE en 1929, qui a marqué et révolutionné l'histoire du XXeme siècle par une approche totalement originale, l'ouvrant à d'autres disciplines et  privilégiant l'histoire des structures, des mentalités et de la longue durée, en réaction à l'histoire traditionnelle tournée vers les évènements et les personnages politiques individuels.
Considéré comme le plus important médiéviste de son siècle, cet éminent spécialiste de l'art médiéval et des Xe, XI, XIIe et XIIIe siècle en Europe Occidentale, a publié de remarquables ouvrages qui constituent des réferences absolues ; son talent hors pair de communicateur l'a conduit à collaborer à des séries télévisées,  telles "Le Temps des Cathédrales" en 1976,  tirée de son livre éponyme, qui constitue toujours plus de trente ans après une référence pour la télévision publique ; dans cette série, il a su vulgariser auprès du grand public le résultat de ses éminentes recherches.

Dans le chapitre III, intitulé "Dieu est Lumière", il s'exprime notamment sur la renaissance du XIIème siècle ; à partir des conceptions idéologiques  diamétralement opposées sur le plan artisitique qui  mettent aux prises clunisiens et cisterciens, il nous donne son sentiment sur l'histoire cistercienne.

georges duby" Brusquement, au XIIe siècle, le mouvement d'expansion s'accélère. De la croissance, la croisade, la ruée des chevaliers du Christ sur les richesses de l'Orient, l'aventure fabuleuse est un signe. Il en est un autre moins éclatant, plus sûr, inscrit dans le paysage : c'est alors que se mettent en place les traits que celui-ci présente encore aujourd'hui ; des villages neufs, des champs florissants, des vignobles, et ce nouvel acteur, dont on découvre qu'il va s'emparer du premier rôle, l'argent.
La monnaie, toujours trop rare parce que l'on en a de plus en plus besoin partout, parce que tous les commerces s'animent. Effervescence : un progrès bouleversant, autant que celui qui entraîne notre époque et dont nous avons peine à supporter l'idée qu'il puisse ralentir. A tous les étages de l'édifice culturel, les contrecoups de cet essor se sont repercutés. : le sentiment religieux prit une autre teinte, la conviction s'imposant que le rapport à Dieu est une affaire personnelle, que le salut se gagne en vivant d'une certaine façon.
De l'Apocalypse, le regard glissa insensiblement vers les "Actes des Apôtres", vers l'Evangile, pour chercher dans cette part de l'écriture des modèles de conduite. Une telle translation retentit directement sur l'oeuvre d'art.

Dans le même temps, les relations entre les hommes prenaient de la souplesse ; ceci favorisait les regroupements, les concentrations, les synthèses. Les premières phases de la croissance s'étaient manifestées autour de l'an mil, par un éparpillement des pouvoirs, la féodalisation ; cent ans plus tard, des Etats, des principautés, des royaumes commencent à se reconstruire. Déjà les abbayes s'étaient rassemblées en congrégations, ce qui conduisait à poursuivre en commun des recherches esthétiques qui s'étaient inaugurées isolèment à Tournus, à Saint-Benigne de Dijon, à Saint-Hilaire de Poitiers. En 1100, la plus puissante de ces congrégations était l'Ordre de Cluny, et le monument le plus prestigieux, la nouvelle abbatiale de Cluny, édifiée en quelques années grâce à l'or venu d'Espagne, grâce à l'argent venu d'Angleterre.
La monnaie, déjà en position maîtresse. Et de nouveau des souverains, tenus, en raison des dons en numéraires qu'ils avaient faits, pour de véritables bâtisseurs.
De ce monument, que reste - t - il ? Des ruines désolantes.
Au début du XIXe siècle, cette merveille a servi de carrière de pierre. Les quelques vestiges révèlent cependant ce que fut le projet : rétablir dans sa plénitude ce que la féodalité avait étouffé : le palais impérial. Plus splendide que n'avait été celui de Charlemagne, puisque c'était le Palais de Dieu. Digne de lui, des solennités qu'il exige. L'espace contenu par ses murs est enfermé strictement, séparé des troubles de la terre ; la lumière y est discrètement admise. Mais déjà les piliers se tendent pour élever les voûtes à perte de vue, "in excelsis". Ils sont emportés par cet élan même auquel invite la grande sculpture du portail, dont il ne subsiste plus que quelques débris dérisoires, et qui représentaient, justement, l'ascension. Une réplique permet d'imaginer ce que fut le grand Cluny : Paray-le-Monial.
L'extérieur, discret, laisse seulement entrevoir la démultiplication envahissante des chapelles. Sur la façade occidentale des portes s'ouvrent comme un appel à s'engouffrer, à tout quitter, pour s'établir enfin dans l'ordre. Tout l'intérieur converge vers le choeur, lieu de l'offrande, de l'élevation, que les abbés de Cluny voyaient comme le "promenoir des anges".
Un palais, la tête d'un empire plus parfait que n'importe quel autre sur la terre. Pour le construire, on a naturellement repris les colonnes cannelées, les galbes des formes empruntées à la romanité classique dont les empereurs de l'an mil avaient prolongé la conservation. Dans ce palais, la fête et toutes les somptuosités du monde. Car les moines de Cluny, en toute bonne conscience, se considèraient comme les princes, formant la cour du Tout-Puissant, comme les courtisans d'une sorte de Versailles immatérielle, sacralisée. Persuadés qu'il leur incombait d'organiser en grande pompe une cérémonie ininterrompue et qu'ils devaient pour cela dilapider des trésors. Cette propension au luxe se manifeste de manière très évidente dans la petite chapelle de Berzé-la-Ville, un oratoire privé, que l'Abbé Hugues fit décorer dans l'un des grands domaines où il aimait résider. L'ornement recouvre ici toute la muraille, déployant tous les agréments de la ligne et de la couleur. Dans les châteaux de la Judée, des princes francs s'accoutumaient alors à vivre dans de semblables raffinements. Mais les croisés et les prêtres qui les accompagnaient découvraient aussi en Terre Sainte, dans sa pleine réalité, l'existence que Jésus avait menée. Ils s'apercevaient que ce même Dieu, démesurément lointain lorsqu'en parle l'Apocalypse, avait vécu un jour comme chacun de nous, comme Lazare, comme Madeleine, comme ses amis --- que le Seigneur suprême, trônant dans les absides, avant d'avoir vaincu la mort, avait été ce maître bafoué, qu'un disciple trahit, livra. Déjà, sur les fresques ornant le prieuré de Vic, en un simple échange de regard, l'humanité prend le pas sur le divin.
Sans doute, ce qui venait de la tradition monastique et qui culmine dans l'esthétique clunisienne portait-il toujours à préparer le logis du Sauveur pour son retour triomphal, à le saluer, à le traiter comme un roi. Une telle intention avait autorisé cette innovation téméraire, bouleversante : ériger au seuil des basiliques, en plein vent, au regard du peuple, de hautes figures sculptées semblables à celles que la Rome païenne établissait autrefois sur ses arcs de triomphe. Tailler dans la pierre l'effigie des prophètes, c'était pourtant figurer forcément dans une certaine vérité des corps et des visages d'hommes, arracher la vision à l'irréel. Ainsi, à Moissac, le sculpteur a suivi au plus près le texte de Saint Jean. Il a voulu montrer, au centre du béant, l'Eternel inaccessible. Celui-ci se trouve attiré cependant de manière irrésistible vers la terre, et comme capturé. Par quels moyens ? Par la musique, qui fut sans doute l'art majeur de ce temps, le plus efficace instrument de connaissance, et dont saint Hugues avait ordonné que les tons fussent représentés sur les chapiteaux du choeur de Cluny, c'est-à-dire au coeur de tout le programme iconographique, au point de convergence de tous les gestes de la liturgie. Sur le tympan de Moissac, les musiciens sont des rois. Ils portent les insignes des rois de la terre. Le Christ, dont ils chantent la gloire, les domine, et l'archiabbé domine lui aussi les souverains terrestres. De ceux-ci, la croissance économique entraîne alors très rapidement la restauration de la puissance.
Elle suscite surtout, après la renaissance carolingienne du XIe siècle, après la renaissance ottomane de l'an mil, une nouvelle renaissance, plus vigoureuse. Elle revivifie ce qui survit de l'héritage romain, l'humanisme. On le voit bien à Liège ; dans le bronze, sur les flancs d'une cuve baptismale, instrument d'un rituel de rénovation, d'un sacrement qui n'est pas réservé à quelques élus comme l'étaient les liturgies clunisiennes, mais destiné à se répandre sur tout le genre humain, des personnages apparaissent dans les attitudes les plus vraies. Toutes les entraves sont tombées qui retenaient, cent ans plus tôt, dans ces provinces, les artistes serviteurs des empereurs de s'éloigner trop des modèles classiques, de s'exprimer selon leur tempérament propre. L'art renaissant du XIIe siècle est de libre audace. Et parmi les nouveaux baptisés, place est faite au philosophe : dans l'élan qui l'emporte, la chrétienté latine en est maintenant en effet à s'annexer sans crainte tout le savoir des païens.
Des figures d'hommes partout, et que pénètrent peu à peu les frémisssements de la vie. Elles s'accumulent dans les cloîtres bénédictins, disposées là pour que la méditation des religieux rebondisse toujours plus haut, d'image en image. A celle de l'homme se juxtaposent les représentations des choses naturelles, des plantes, des animaux. La sculpture montre lees créatures ramenées au plan très simple, régulier, rationnel, dont Dieu avait l'esprit rempli lorsqu'il les façonna. De même, la société humaine apparaît dans ses structures idéales, conforme à la volonté divine : trois catégories, les paysans, les guerriers, les prêtres, les uns et les autres subordonnés aux moines, qui regardent l'humanité dont ils se sont séparés du haut de leur perfection. Lorsqu'ils déposent dans les galeries du cloître les expressions figurées de leurs rêves, deux tendances se discernent dont l'opposition révèle entre les valeurs du passé et celles de l'avenir une tension d'autant plus vive que le progrès se précipite. D'une part, l'écho du message évangélique qui, dans les scènes représentant la vie de Jésus, invite à ne pas refouler la part de chair qui se trouve dans la personne de chaque homme et dans celle du Christ aussi. D'autre part, le relent de l'ancien pessimisme, la condamnation de ce qui n'est pas l'esprit pur, l'obstination à voir partout le maléfique, à le dénoncer dans tout ce qui touche au corporel, par une multitude de signes, qui sont ceux du cauchemar et de la frustration. Les moines clunisiens étaient des seigneurs, fiers de l'être. Leur art est un art de grands seigneurs. Par la place qu'il fait aux représentations du péché, aux monstres, par exemple, qui grouillent dans le grand tumulte du pilier de Souillac, il porte témoignage de la violence d'une civilisation dont c'était alors l'enfantement rageur.

" Que viennent faire dans vos cloîtres où les religieux s'adonnent aux saintes lectures ces monstres grotesques, ces extraordinaires beautés difformes et ces belles dofformités ? Que signifient ici des singes immondes, des lions féroces, de bizarres centaures qui ne sont hommes qu'à demi ? Pourquoi les guerriers au combat ? Pourquoi des chasseurs soufflant dans les cors ? Ici, on voit tantôt plusieurs plusieurs corps sous une seule tête, tantôt plusieurs têtes sur un seul corps. Ici un quadrupède traîne une queue de reptile, là un poisson porte un corps de quadrupède. Ici un animal est à cheval ? Enfin, la diversité de ces formes apparaît si multiple et si merveilleuse qu'on déchiffre les marbres au lieu de lire dans les manuscrits. On occupe le jour à contempler ces curiosités au lieu de méditer la loi de Dieu. Seigneur, si l'on ne rougit pas à ces absurdités, que l'on regrette au moins ce qu'elles ont coûté "

Cette voix qui s'élève pour condamner Cluny, pour crier que Cluny trahit l'esprit du monachisme, c'est celle de Saint Bernard. Contestation. Elle exprime à ce niveau très élevé, dans les minces couches de la plus haute culture, les contradictions dont cette époque, autant que la nôtre, était remplie. Rupture violente. Bernard de Clairvaux se battait ; contre tout ; contre les Moines d'ancienne observance ; contre les cardinaux avides ; contre les philosophes, les humanistes ; contre les rois incestueux ; contre les chevaliers qui aimaient trop l'amour et la guerre. Lutteur infatigable, intraitable, impossible, qui se traînait malade aux quatre coins de la chrétienté pour moraliser. Nulle image ne montre les traits de son visage. Nous n'avons de lui que des paroles,tonitruantes, quantité de pamphlets, de sermons dont les copistes avaient charge de répandre partout le texte. Pendant une génération, Bernard fut la conscience exigeante de la chrétienté. Il connaissait le monde, il y avait vécu vingt années en fils de chevalier, avant de se convertir, d'entrer avec une bande de camarades dans le monastère le plus austère, Cîteaux. Il avait eu le temps de percevoir cette forme nouvelle de corruption dont la monnaie est l'agent. Il appelait donc à se dépouiller toujours plus. Critiquant précisément les moines de Cluny pour le goût excessif qu'ils avaient du luxe et du confort. Proposant un autre style de vie monastique, un autre style d'art monastique, le cistercien.

C'est un retour. Le propos cistercien est réactionnaire, rétrograde : résister aux tentations du progrès et, pour cela, fuir au plus loin. Revenir aux principes du monachisme bénédictin impliquait d'écarter la communauté du siècle, de l'isoler davantage, en plein désert. Cela fit le succès de l'ordre. La société du XIIe siècle s'enrichissait ; elle était encore dominée par des représentations morales qui lui faisaient penser qu'un homme peut être sauvé par le sacrifice d'autres hommes, ses substituts. Elle avait toujours besoin des moines ; mais des moines plus pauvres, puisqu'elle se sentait souillée par ses richesses. Elle admira chez les cisterciens qu'ils ne se laissent point prendre aux précipitations qui faisaient alors accélérer le temps, qu'ils reviennent au rythme calme des saisons et des jours, aux nourritures frugales, aux vêtements sans apprêt, aux liturgies rigoureuses, que le dénuement, le renoncement de cette petite élite compense la voracité du reste des pêcheurs et obtienne pour ceux-ci le pardon.


Cîteaux revint donc à la simplicité des formes architecturales ; conservant les mêmes, mais en expulsant le superflu, les débarrassant de tout ce qui, inutilement les encombre, les décapant. L'abbaye redevient un roc ; la pierre dont elle est bâtie est laissée à sa franchise, rude. On y préserve les traces laissées par la peine des hommes ; chaque bloc est marqué du signe, du sceau de l'artisan qui l'a, à grand effort, façonné. Le cloître cistercien est dénudé, comme doit l'être un atelier pour le travail efficace, ici trouver Dieu à travers ses paroles.

Plus d'images : les lignes droites, les courbes, quelques nombres simples. Que l'attention ne soit pas divertie ; qu'elle se fixe sur l'écriture afin d'en dégager le sens, le travail du corps alternant avec le travail de l'esprit puisque le prescrit la règle de Saint Benoît.
Dans d'autres ateliers, l'effort des religieux s'applique à la matière brute, retirant le métal de sa gangue, l'affinant, le purifiant, pour qu'il devienne utile. L'intention est la même : il faut exploiter les ressources que le Dieu créateur répand à profusion à notre portée dans les mots et dans les choses. Des uns et des autres, l'homme doit extraire le suc, patiemment, humblement, employant la vigueur de ses bras, de sa raison, de son âme.
Voici pourquoi les forges, les greniers bâtis par les cisterciens ont la majesté de leurs églises : le grenier, la forge, le cloître, l'église sont en effet les différents outils d'une même fonction, d'un même office. Le monastère lui-même, comme la noix au milieu de l'écorce, comme l'esprit au milieu de la chair, s'établit au centre d'une clairière, où la nature végétale est laborieusement domestiquée, arrachée à sa turbulence, à sa somnolence. Le Seigneur n'a-t-il pas soumis toutes les créatures à l'homme ? N'attend-il pas de l'homme qu'il coopère avec lui, usant de son intelligence, à cet ouvrage continu, ininterrompu, qu'est la création ? Les moines de Cîteaux qui n'acceptent plus de vivre en seigneurs, d'être nourris par la peine des autres hommes comme l'étaient les moines de Cluny, se mirent donc au travail manuel.
De ce seul fait, et malgré leur résolution de tourner le dos au progrès, ils s'établirent à l'avant-garde de toutes les innovations techniques sur le front pionnier de ce siècle conquérant. Ils ont produit dans l'abondance ce que les villes et les châteaux, dans la croissance générale, réclamaient justement : le bois de feu et de charpente, le fer, le verre, la bonne laine. Les moines avaient choisi l'abstinence ; ils ne consommaient presque rien de cette production ; ils la portèrent au marché, ils en tirèrent de la monnaie. Qu'en faire ? L'aumône ? C'était difficile ; les abbayes cisterciennes étaient loin de tout. Cet argent servit à bâtir ; trois cent monastères en trente ans, disséminés par toute l'Europe. Comment évaluer l'investissement, comme nous dirions, que nécessita la création de cette oeuvre d'art immense, multiple et pourtant une, puisque les formes de toutes ces églises procèdent du même propos de simplicité, de solidité sereine.
Chacune de ces abbayes montrait, au milieu des solitudes, l'image d'une cité parfaite, un paradis sur la terre. Non point détaché de la terre, bien au contraire enraciné dans le matériel incarné. C'est par cette volonté d'incarnation, par une réflexion soutenue par le fort courant qui portait les meilleurs dans l'église à méditer sur le mystère de Dieu fait homme, et que la croisade amplifiait, par la conviction - celle de Saint-Bernard - que les moines ne sont pas des anges, qu'il leur serait pernicieux de vouloir trop, comme les clunisiens, leur ressembler, qu'ils ont un corps, qu'ils doivent dominer la chair dont ils sont faits afin de dominer le monde, c'est bien que - à la diffférence des moines qui les avaient précédés, à la différence des cathares - ils refusaient de s'évader dans l'irréel, parce qu'ils se sentaient tenus d'assumer pleinement, comme le Christ leur maître, la condition humaine, que les cisterciens épousèrent le mouvement général. Il les entraîna, malgré eux, sans qu'ils en prissent conscience ; la contradiction s'accusa dans la seconde moitié du XIIe siècle entre leurs propos d'austérité et la réussite de l'économie cistercienne. Après la mort de Saint Bernard, ces religieux, qui se voulaient très pauvres, gagnèrent de plus en plus d'argent et l'on s'aperçut de ce qu'il y avait d'arrogance dans la majesté de leurs granges.
La société laïque se détourna lentement de Cîteaux ; elle attendait désormais que les hommes d'Eglise n'aillent plus se cacher au fond des bois, mais s'occupent d'elle.
L'institution monastique appartenait déjà au passé, au passé rural, comme toute la tradition qui portait condamnation du terrestre. L'art cistercien fut un dernier fruit : admirable. Il a mûri dans l'automne du monachisme ; le Printemps était ailleurs.
Il était dans l'élan d'optimisme conquérant qui faisait, à Pise, avec le butin ravi aux infidèles et les bénéfices du négoce, enrichir le décor d'une cathédrale bâtie sur le mode romain, embellir à Palerme, sur le mode byzantin et musulman, des palais de princes, maîtres de la mer et de ses merveilles. Le Printemps était davantage dans cette révolution profonde qui faisait prendre conscience progressivement que le pêché réside en chaque homme, qu'il lui faut lui-même s'en délivrer, qu'il ne peut s'en remettre à d'autres, qu'il doit pour cela écouter l'Evangile.
Saint Bernard, et ce fut sa vraie victoire, avait chassé les monstres, refoulé les fantasmes. La figure du mal, au portail de la Cathédrale d'Autun, n'est plus une sirène, une chimère. C'est une femme très belle, à la fois tentante et coupable, et qui le sait. Saint Bernard avait prêché la seconde croisade à Vézelay ; il avait parlé devant un prodigieux ensemble sculpté, monastique, encore d'inspiration clunisienne, mais illustrant lui le nouvel esprit du christianisme. Dans le tympan de la Basilique Sainte Madeleine, où l'on vénérait les reliques d'une femme, d'une pécheresse que Jésus pourtant aimait, le Christ est assis dans sa majesté. Il est source la la lumière ; elle émane de ses mains, vivifiante ; non plus tenue sous le boisseau, enfermée comme elle l'était dans les cryptes de l'an mil, comme elle l'était encore dans les somptuosités encloses de Cluny, non plus maintenue loin des foules comme elle le demeurait loin des abbayes cisterciennes pour la seule illumination de quelques parfaits. Diffusée, répandue de tous côtés, de manière à ce que l'univers soit maîtrisé dans ses deux dimensions, espace et temps, jusqu'aux extrêmités de la terre et jusqu'à la fin du monde. En effet, l'expansion lumineuse n'est pas pour plus tard, repoussée dans un avenir incertain, comme elle l'est par l'Apocalypse. Elle n'est pas attendue, refusée pour l'instant : elle est là, dans l'instant. Le royaume peut-être de ce monde ; des hommes le construisent, les apôtres Des hommes qui n'ont pas été des moines, mais des prêtres, levain dans la pâte, nullement reclus, marchant peids-nus sur les grand-routes, parlant au peuple, les envoyés du maître, appelés à porter sa parole.
Il faut voir dans le tympan de Vezelay l'emblème d'un moment de l'histoire européenne, celui du grand départ, et le signe d'une vraie rupture, qui n'est pas retour au passé comme toutes les tentatives impériales de rénovation et comme, encore, la réaction cistercienne, mais avancée résolue vers les temps nouveaux, sous la conduite d'un Dieu dont on proclame ici qu'il est lumière.
La lumière, le perpétuel rayonnement du dieu lumière répandu sur des créatures où insensiblement se joignent la matière et l'esprit, cette idée est au coeur de l'esthétique de Saint Denis.
Elle a conduit l'abbé de Saint Denis, Suger, à vouloir réduire autant que possible dans le sanctuaire la place du mur, à rendre les murs poreux, translucides ; à tirer pleinement partie pour cela de la croisée d'ogives, cet artifice de bâtisseurs dont les cisterciens n'avaient usé que comme un moyen de consolider l'édifice. Les rayons lumineux s'introduiront ainsi largement, et Suger veut qu'ils soient triomphaux, parés de toutes les rutilences des gemmes. Gloire du vitrail !
Le monument ainsi conçu célébrait simultanément la gloire du roi des Cieux et celle du roi de France. Suger était moine, mais il mettait le monachisme au service de ce qui se trouvait alors en pleine adolescence, l'Etat, l'Etat monarchique. Conjugant, pour le servir, le meilleur des innovations esthétiques dont les diverses provinces du royaume avaient chacune été le lieu, annexant la statuaire monumentale des basiliques du Sud, annexant ce qui pouvait se prolonger au Nord, dans les émaux et les bronzes du pays mosan, de la tradition carolingienne, parachevant Cluny.
S'opposant par là violemment à Saint Bernard. Tout cela à l'époque de l'épanouissement clunisien et de l'éclosion cistercienne.

Voilà ce qu'il faut garder à l'esprit : l'efflorescence, le bouillonnement, une véhémence dans la recherche : toutes ces oeuvres sont contemporaines. Il n'y a pas plus de distance chronologique entre Cluny, qui s'achève péniblement vers 1130, Fontenay, construit en quelques années après 1135, Vézelay dont la sculpture date de ce moment même, Saint Denis dont on commence à rebâtir à ce moment le porche et l'abside, entre la maturité de ce que nous appelons l'art roman et les premières floraisons de ce que nous appelons l'art gothique, qu'il n'y en a entre Picasso, Matisse et Bonnard ou Marcel Duchamp.


Contemporanéïté, discordance, conflit ! Mais partout le même désir de pureté intérieure, de noblesse extérieure : âme et corps, incarnation.

Suger a repris dans cet esprit le schéma intellectuel des concordances entre l'Ancien et le Nouveau Testament, sur quoi avait pris appui déjà l'iconographie des portails de Hildesheim. Mais l'intonation s'est modifiée : entre temps, la croisade a mis en évidence la part charnelle de la vie du Christ. Sur l'un des vitraux du choeur de Saint Denis, l'arbre de Jessé montre le corps de Jésus comme l'aboutissement d'un lignage d'hommes, d'une haute tige qui jaillit d'un ventre d'homme, et dont la sève monte de génération en génération, de fleur en fleur : ces chaînons, ce sont les rois, les rois de Juda. Mais ceux qui voyaient l'image reconnaissaient sur ces visages les traits du roi de France. Ils voyaient dans le visage du Christ rayonnant, faisant exploser au faîte de la poussée vitale, vers tous les points de l'espace, les sept dons du Saint-Esprit, le symbôle de toute expansion.

Durant ce dernier tiers du XIIe siècle, l'entreprise inaugurée à Fontenay, à Vézelay, à Saint Denis, se poursuit dans les Cathédrales. Dans celle de Laon confluent les deux courants majeurs de la recherche, et les plus purs : une volonté de rigueur, de simplicité qui vient de Cîteaux, une volonté d'illumination qui vient de Saint Denis. De cette conjonction est issu le principe de ce que les gens de l'époque ont nommé l'art de France.


Dieu est lumière ; les nouveaux théologiens le répètent. Ils voient la création comme une incadescence procédant d'une source unique, la lumière appelant à l'existence, de degré en degré, les créatures et, rebondissant par reflets, de maillon en maillon de cette même chaîne hiérarchisée, la lumière depuis les confins ténébreux du cosmos revenant à son origine qui est Dieu.

Ce double mouvement, qu'est-il sinon un échange amoureux ? L'amour de Dieu se portant vers ce qu'il a crée, l'amour des êtres se portant vers leur créateur.

Réciprocité :
" Que l'âme cherche la lumière en suivant la lumière " avait dit Saint Bernard. Abélard, qui ne médite pas seulement dans un cloître, qui enseigne à l'ombre d'une cathédrale le redit : " Nous approchons de Dieu dans la mesure exacte où lui-même s'approche de nous, en nous donnant la lumière et la chaleur de son amour ".
Par le feu de l'amour, véritable intelligence de Dieu, l'âme échappe à l'obscur, elle flambe dans la lumière du plein midi. Voici pourquoi la Cathédrale, séjour de Dieu, fut voulue transparente, son architecture progressivement ramenée à des nervures et la verrière se substituant à la cloison. Voici pourquoi la croisée du transept, la coupole opaque fait place à la lanterne. Tout s'abolit de ce qui pouvait rompre l'unité de l'espace interne. Il devient homogène, uniformément baigné de ces rayons qui sont à la fois connaissance et charité.
Dans ce monument parvient à son terme le très lent mouvement de surrection : il s'était animé en l'an mil dans les cryptes ; il était sorti de terre, ascension, déploiement. Il aboutit à cette gerbe de ramures verticales par quoi le céleste est emprisonné. La fenêtre est désormais l'ornement autour de quoi tout s'ordonne. Elle revêt deux aspects : celui d'une rose qui, peu à peu, prend de la légèreté, se met à tournoyer, pour montrer justement le mouvement de diffusion et de retour qui distribue le crée dans une innombrable diversité, en même temps qu'il le ramène à l'unité ; l'aspect d'une flèche dardée, de plus en plus aérienne.

Agents économiques du Moyen_Age

Publié dans Les cisterciens

Le patrimoine foncier

Une active politique d'acquisitions facilitée à ses débuts par la popularité du mouvement qui recueille un grand nombre de legs et donations permet à l'ordre de devenir un très important propriétaire foncier. Ses terres sont mises en valeur par quelque 200 granges et celliers dont certains sont parfois très éloignés de l'abbaye.

Leur stratégie visant à rendre exploitables les terres acquises, souvent incultes auparavant, ne doit rien au hasard : ils réservent une attention toute particulière à l'acquisition de cours d'eau et des moulins indispensables à leur développement. Ils peuvent aller jusqu'à payer au prix fort le droit d'accès au cours d'eau convoité. Ainsi, l'abbaye de Cîteaux doit payer 200 livres dijonnaises au chapitre de Langres pour obtenir le droit de faire passer une dérivation de la Cent-Fonts.
Cette même abbaye se retrouve face à des soucis financiers quelques années plus tard. Dès lors le contrôle des eaux devient une priorité pour l'ordre. Usant d'une habile politique d'acquisitions, les moines blancs se rendent maîtres de nombreux cours d'eau. Ceci leur procure un pouvoir économique et politique très important : ils peuvent assécher les terres en aval et priver tel ou tel seigneur d'énergie hydraulique. Les nombreux procès qui opposent les cisterciens à ces seigneurs attestent de la fréquence des conflits portant sur la question de l'accès à l'eau
Ces démêlés judiciaires contribuent à rendre l'ordre impopulaire, d'autant que cette politique d'acquisition foncière se fait souvent au détriment des habitants qui sont parfois purement et simplement expulsés.
Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, l'ordre essaye de tirer des profits financiers de son patrimoine foncier et investit massivement dans les vignobles et les salines. Ainsi, Cîteaux agrandit son domaine par l'acquisition de vignobles dans le secteur de Corton, de Meursault et de Dijon et devient propriétaire d'une chaudière à sel sur le gisement de Salins. Il est à noter que les cisterciens n'exploitent pas eux-mêmes leurs salines et n'y apportent donc aucun savoir faire technique. En effet, leur exploitation est confiée à des paysans sauniers (et non à des convers qui conservent les deux-tiers de la récolte. Les investissements nécessaires pour l'entretien des salines (digues, pieux) sont confiés à un bourgeois investisseur qui reçoit en échange le tiers restant du sel produit. Les cisterciens prélèvent un cens sur les revenus des paysans sauniers. Leur investissement dans les salines est donc purement financier ; il n'en est pas moins massif : les monastères de Saint-Jean d'Angely, Redon, Vendôme et ceux de la région bourguignonne investissent massivement dans les salines des côtes atlantique et méditerranéenne ou dans les salines de Franche-Comté, de Lorraine, d'Allemagne, d'Autriche (leur exploitation est minière).

La puissance commerciale

Au delà de leur immense patrimoine foncier, c'est l'instauration d'un excellent réseau commercial qui donne aux cisterciens une puissance économique de premier ordre.
Dès le départ, les abbayes implantées le long de rivières, elles-mêmes affluents de grands fleuves, sont idéalement placées pour écouler leurs produits vers la ville. Au Moyen-Âge, les voies commerciales principales sont fluviales et maritimes : les routes longent les fleuves ou font la jonction entre les bassins fluviaux, mais permettent des débits bien inférieurs.
Cîteaux et ses premières filiales sont implantées en Bourgogne, c'est-à-dire dans la zone de jonction entre les trois principaux bassins fluviaux français : le Rhône, la Loire et la Seine. En effet, Cîteaux est implantée sur la Vouge, elle-même affluent de la Saône qui permet la jonction entre le couloir rhodanien (un des principaux axes commerciaux entre la Méditerranée et l'Europe du nord), le bassin de la Seine (Paris est le principal centre de consommation d'Occident avec 200000 habitants à la fin du XIIIet la Loire accessible par l'Arnoux. L'expansion de l'ordre en Franche-Comté lui permet de contrôler des salines, mais aussi de faciliter son accès au Rhin via le Doubs. De simples barques à fond plat suffisent pour transporter les denrées sur ces rivières calmes.
Grâce à leurs implantations, les Cisterciens sont partout sur ces axes commerciaux fluviaux : sur la Garonne et la Loire qui conduisent à l'Atlantique et donc à l'Angleterre et l'Europe du nord, la Seine et ses affluents qui mènent à Paris puis Rouen et donc à la Manche, le Rhin (et la Moselle ou le Main) vers les régions peuplées et commerçante contrôlées par [[la Hanse]], sur le Po, le Danube. Les cisterciens sont donc maîtres d'un réseau commercial couvrant toute l'Europe.
Les cisterciens usent de leur pouvoir politique et économique pour obtenir des exemptions de péages. Contrôlant les débits des rivières grâce aux digues et chenaux qu'ils ont construits, ils peuvent peser sur les seigneuries situées en aval de leurs possessions (qui ont besoin d'eau pour faire tourner leurs moulins et irriguer leurs terres) et y négocier des droits de passage ou un soutien politique. On sait ainsi que Pontigny peut faire entrer 500 hectolitres hors taxes dans la ville de Troyes, Vaucelle peut en transporter 3000 en franchise sur l'Oise, Grandselve 2500 sur la Garonne. Patiemment, ils obtiennent des exemptions fiscales sur les axes commerciaux qu'ils utilisent et peuvent augmenter leur marge sur les produits qu'ils commercialisent.
Les volumes écoulés par les moines blancs se comptent en milliers d'hectolitres de vin : Ederbach en expédie 2000 par le Rhin aux marchands de Cologne, l'abbaye peut en stocker 7000}} au XVIe siècle.
Bien qu'initialement situés en des lieux reculés, les moines blancs acquièrent peu à peu des possessions en ville. Celles-ci sont en effet utiles pour accueillir les moines qui voyagent entre les abbayes ou sur les chemins de pèlerinages. Quand viennent les réunions générales de l'ordre, il faut pouvoir loger des centaines d'abbés. Mais, les cisterciens les transforment en comptoirs dès que le besoin s'en fait sentir à la fin du XIIe siècle. Il s'agit de véritables granges urbaines, mais aussi de relais pour les moines qui sillonnent l'Europe. On y vend les produits de l'ordre : vins, sel, verre, produits manufacturés en métal. Les maisons de Cîteaux à Beaune et de Clairvaux à Dijon, par exemple, jouent le rôle de cellier avec pressoirs, cuveries et caves.
Les moines blancs ouvrent bientôt des relais sur les cours d'eau vers les zones d'échanges commerciaux : Paris, Provins, Sens . Il existe par exemple un relais à Auxerre où les marchandises venues de la Saône peuvent être emmenées via l'Yonne jusqu'à la Seine (l'ordre possède un relais à Montereau au confluent et donc Paris, Rouen, voire l'Angleterre. Les cisterciens ouvrent des comptoirs pour écouler leurs marchandises dans toutes les villes où se concentrent les consommateurs (comme Paris ville la plus peuplée d'Occident) et les nœuds commerciaux comme Provins (ou ont lieu les foires de Champagne, Coblence. Les cisterciens sont particulièrement bien implantés dans les villes accueillant les foires de Champagne qui drainent une grande partie du commerce européen aux XIIe et XIIIe siècles.
Ces immenses succès économiques vont progressivement contribuer à une transformation radicale de l'ordre qui s'écarte de plus en plus de l'austérité de Bernard de Clairvaux. La transformation des cisterciens en décimateurs ordinaires s'opère dès les années 1200. Dès lors, ce qui fait la popularité de l'ordre à ses débuts disparaît et il décline au profit des ordres mendiants. Le recrutement s'en ressent. Au-delà, « le peuple des campagnes se détourne le premier de l'ordre, qui lui prend la terre, l'expulse des hameaux ». D'où certaines manifestations de rancœur violente au XIIIe siècle en Germanie où des granges de l'ordre sont parfois incendiées.

Moteur des évolutions techniques

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Du XIe au XIIIe siècle,  une véritable révolution industrielle s'opère dans l'Occident médiéval. Elle est portée par la monétarisation croissante de l'économie depuis l'introduction du denier d'argent par les carolingiens au VIIIe siècle, qui permet l'introduction de millions de producteurs et de consommateurs dans le circuit commercial.
 Les paysans commencent à pouvoir revendre leur surplus ; ils sont donc, désormais, intéressés à produire au-delà de ce qui est nécessaire à leur subsistance et au paiement des droits seigneuriaux
Il devient dès lors plus rentable pour les propriétaires, ecclésiastiques ou laïcs, de prélever une redevance à des paysans auxquels ils ont confié des terres, que de faire cultiver leurs terres par des esclaves ou des serfs (qui disparaissent en Occident). Pour augmenter encore cette productivité  ils investissent dans des équipements qui l’améliorent, fournissant des charrues, construisant des moulins à eau en remplacement des meule à grains|meules à bras, des pressoirs à huile ou à vin en remplacement du foulage. Ce phénomène est attesté par la multiplication des moulins, des routes, des marchés et des ateliers de frappe de monnaie dans tout l’Occident dès le IXe siècle
Les abbayes sont souvent le fer de lance de cette révolution économique, mais pour les Clunisiens, le travail manuel est avilissant et ils se consacrent le plus possible à des activités spirituelles. Dans l'esprit des Cisterciens, qui refusent de devenir des rentiers du sol, le travail manuel est au contraire valorisé. Plutôt que confier leur domaine foncier à des tenanciers, ils participent eux-mêmes au travail de la terre. Bien entendu, leurs obligations liturgiques occupent une grande partie de leur temps, mais ils sont suppléés par les frères convers qui sont plus spécifiquement chargés des tâches matérielles (en 1200 une abbaye  comme Pontigny compte 200 moines et 500 convers ; à Clairvaux, les moines disposaient de 162 stalles, 328 étaient réservées au convers.  Dès lors qu'ils sont eux-mêmes impliqués dans le travail manuel et qu'ils ont pour idéal de rendre la terre la plus féconde possible, les cisterciens vont s'ingénier à améliorer les techniques dans toute la mesure du possible.
Les progrès se transmettent entre abbayes par le biais de manuscrits ou par le déplacement de moines. Les frères convers, dont une partie vit en dehors de l'abbaye dans les "granges", participent à la diffusion des améliorations techniques auprès des populations locales : les cisterciens sont des vecteurs de première importance dans la révolution industrielle du Moyen-Âge. L'ordre apparaît comme une véritable puissance économique. La véritable envolée se produit entre 1129 et 1139 et un tel dynamisme suscite bien des problèmes : incorporation de monastères qui gardent un coutumier non conforme à l’esprit de la Charte de Charité, choix d’implantations difficiles, difficultés pour les abbayes-mères de pouvoir effectuer les visites annuelles, danger des prélèvements trop fréquents d’effectifs qui épuisent les abbayes-mères.

Si les Cisterciens savent innover, ils utilisent aussi parfois des techniques très anciennes. De nombreuses églises cisterciennes bénéficient d'une excellente acoustique qui n'est pas due au hasard: plusieurs (comme Melleray, Loc-Dieu, Orval...) utilisent la technique des vases acoustiques décrite par Vitruve, ingénieur romain du 1er siècle av. J.-C.; des études contemporaines ont démontré que ces vases, répartis dans les murs et les voûtes, amplifient le son dans la gamme de fréquences de la voix des moines; et d'autres procédés réduisent l'écho.


Les progrès agricoles

L’amélioration des ressources agricoles

Les cisterciens n'occupent qu'une part modérée dans les défrichages qui marquent la croissance économique et démographique médiévale. Ils s'attachent plus à valoriser des terres à l'écart des grandes agglomérations naissantes,  en reprenant souvent un capital foncier ancien tombé en déshérence. Ils n'hésitent pas à racheter des villages préexistants quitte à en chasser les occupants pour les réorganiser différemment suivant leurs propres règles d'exploitation
En général, ils exploitent au mieux les ressources locales en valorisant les forêts plutôt qu’en les détruisant. Cependant, il existe des abbayes dont les moines  participent au grand élan de défrichage médiéval. Sur les territoires actuels de l'Autriche et de l'Allemagne, ils font reculer le front forestier vers l'est ; sur la côte flamande l'abbaye des Dunes parvient à conquérir  10000 hectares sur l'eau et le sable ; en région parisienne ils transforment des marécages en terres de paissance ou sur la côte atlantique en marais salant.  Mais défricher n'est pas leur objectif premier, il est un moyen parmi d'autre de s'établir là ou il y a encore de la place pour y mener une politique d'autarcie économique. En effet, la forêt permet de s'approvisionner en bois de chauffage et de construction, en fruits et racines de toutes sortes. Les cisterciens débroussaillent et rationalisent la coupe et la pousse des espèces. Par exemple, les chênes produisent des glands et permettent de faire paître les cochons.

La grange cistercienne

Les cisterciens n'inventent pas la rotation biennale, l'assolement triennal  ou l'outillage agricole, mais savent, en observant les pratiques paysannes, créer de véritables fermes modèles granges cisterciennes.. Il s'agit de domaines ruraux cohérents avec bâtiments d'exploitation et d'habitation regroupant des équipes de convers spécialisés dans une tâche et dépendants d'une abbaye mère.
 Les granges ne doivent pas être situées à plus d'une journée de marche de l'abbaye et la distance qui les sépare les unes des autres est d'au moins deux lieues (une dizaine de kilomètres).

Les granges cisterciennes développent les capacités de production agricole en introduisant une spécialisation de la main-d'œuvre. Chaque grange est exploitée par cinq à vingt frères convers (ce qui est un nombre idéal du point de vue de la gestion, car au-delà d'une trentaine de personne le simple sentiment de faire partie d'un groupe ne suffit plus à motiver toute la main-d'œuvre à la tâche, au besoin aidés d'ouvriers agricoles salariés et saisonniers. La production des granges est très largement supérieure aux besoins des abbayes qui revendent alors leurs surplus. Ces granges, parfois très importantes (des centaines d'hectares de terres, prés, bois), rassemblent près d'un million d'hectares. Ce système d'exploitation connaît aussitôt un succès énorme. Un siècle après la fondation de Cîteaux, l'ordre compte plus de mille abbayes, plus de six mille granges réparties dans toute l'Europe et jusqu'en Palestine.
La viticulture
Au Moyen-Âge,  le vin, par sa teneur en alcool, est souvent plus salubre que l’eau et présente donc une importance vitale. Les moines blancs l’utilisent pour leur usage propre et surtout pour la liturgie. De par son usage sacré, ils manifestent une exigence qualitative. Les cisterciens se font céder une vigne pour chaque abbaye afin qu'elle puisse couvrir ses besoins propres
Ils choisissent des sols propices sur des pentes ayant une orientation garantissant un bon ensoleillement, utilisent pour faire mûrir leur vins en isothermie, les carrières de pierres creusées pour l’édification de leurs abbayes.
Ils développent une production de qualité qui n'est vouée au commerce qu'à partir de 1160 dans les régions favorables à une production massive comme en Bourgogne. Leur très performante organisation commerciale leur permet d'exporter leur vin jusqu'en Scandinavie et en Frise.
On sait que les moines de Cîteaux furent propriétaires de vignes à Meursault après donation par Eudes Ier de Bourgogne en 1098 (l'année même de leur installation) à leur abbé Robert de Molesmes
 Actuellement leur importance dans la création des grands crus bourguignons est modérée, car les techniques employées ne diffèrent pas de celles des autres producteurs. D'autre part, les critères recherchés étaient à l'époque très différents des normes actuelles en œnologie et on ne sait pas s'ils produisaient du vin blanc, du vin rouge ou du vin rosé.

La sélection des espèces


L'élevage est une source de produits alimentaires (viandes, laitages fromages), mais aussi de fumure et de matières premières pour l'industrie du vêtement (laine, cuir) et des produits manufacturés (parchemins, corne). Bernard de Clairvaux charge des moines de son abbaye de ramener des buffles mâles du royaume d'Italie, pour pratiquer des croisements.
La même pratique est utilisée pour la sélection de chevaux qui, plus légers, permettent de travailler des sols bruns dans lesquels le bœuf s'embourbe. Les cisterciens permettent ainsi avant tout le monde de mettre en culture des terres considérées jusqu'alors comme inexploitables.
De la même manière les cisterciens jouent un rôle majeur dans la réputation de la laine anglaise qui est la matière première la plus importante de l'industrie médiévale. Elle est indispensable aux drapiers Flamands et aux commerçants italiens dont l'une des activités principales est la coloration des draps. En 1273, les éleveurs anglais tondent 8 millions de bêtes, ce qui correspond à 3500 tonnes de laine exportées !).. La taxe sur la laine est la première ressource fiscale pour le roi d'Angleterre. Les acheteurs italiens et flamands cherchent à signer des contrats avec des moines cisterciens spécialisés dans l'élevage ovin, car leurs animaux soigneusement sélectionnés offrent tous les gages de qualité. De plus, l'organisation extrêmement centralisée des monastères cisterciens leur  permet de n'avoir qu'un interlocuteur même pour des volumes de transactions extrêmement importants (l'abbaye de Fountains dans le comté d'York élève jusqu'à  18000, Rievaulx 14000,  Jervaulx : 12000.
Leur règle limitant la quantité de viande dans l'alimentation, les cisterciens développent la pisciculture dans les milliers d'étangs créés par les retenues d'eau des nombreux barrages et digues qu'ils construisent pour irriguer leurs terres et leurs monastères. Les moines blancs maîtrisent le cycle de reproduction de la carpe : ils construisent des étangs peu profonds et ombragés destinés à faire croître les jeunes carpeaux, ces derniers étant transférés dans des étangs plus profonds où ils sont péchés en fin de croissance. La production est très largement supérieure aux besoins des abbayes, aussi une grande partie est revendue.

Les progrès techniques

Le génie hydraulique

La règle bénédictine veut que chaque monastère dispose d'eau et d'un moulin. L'eau permet de boire, se laver, évacuer ses déchets et abreuver les troupeaux. Au-delà, les besoins en eau répondent à des nécessités liturgiques et industrielles.
 Cependant, il faut éviter les risques d'inondations, et le lieu choisi est souvent en légère surélévation : il faut donc amener le précieux liquide.  Les cisterciens s'établissent dans des lieux reculés où il faut faire transiter l'eau sur une grande distance, ou au contraire dans des zones marécageuses qu'ils assèchent en réalisant des barrages en amont. Ils se spécialisent dans le génie hydraulique, construisant barrages et chenaux. Dès 1108, la croissance de la population monastique de Cîteaux oblige les frères à déplacer l'abbaye de 2,5 kilomètres pour s'établir au confluent de la Vouge et du Coindon.  En [[1206]], il faut encore augmenter le débit hydraulique et un bief de quatre kilomètres est creusé.
Mais les capacités de la [[Vouge qui n'est qu'un petit cours d'eau, sont vite dépassées. Les moines s'attaquent à un chantier encore plus important : détourner la  Cent-Fonts, qui assurerait un débit minimal de 320 litres par seconde au mois d'août, en hiver le débit pouvant atteindre quatre mètres cube par seconde. Les moines doivent négocier le passage au duc de Bourgogne et au chapitre de Langres. Le chantier est énorme car, en plus du canal de 10 kilomètres à creuser, il faut réaliser un aqueduc, le pont des Arvaux, de 5 mètres de haut afin de permettre le passage du canal au-dessus de la rivière Varaude. Mais le résultat est à la hauteur des efforts engagés : le potentiel énergétique de l'abbaye augmente considérablement avec une chute d'eau de 9 mètres. Au moins un moulin et une forge sont installés sur le nouveau bief .
L'irrigation des monastères permet d'installer l'eau courante, amenée si besoin est par des canaux souterrains, voire sous pression. Les moines utilisent pour cela des canalisations en plomb, en terre cuite ou en bois. Par endroit, le débit peut être coupé par un robinet en bronze ou en étain. Certaines abbayes comme Fontenay  sont équipées du tout-à-l'égout . Beaucoup d'abbayes se trouvant au fond de vallées, il faut évacuer efficacement les eaux de pluie : un collecteur, nettoyé en permanence par l'eau d'une digue barrant la vallée, passe sous la cuisine et les latrines, et reçoit toutes les eaux usées provenant de canalisations secondaires issues des différents bâtiments. À Cleeveou Tintern les égouts très larges contiennent des vannes qui permettent de lâcher un grand volume d'un coup et de les purger à la manière d'une chasse d'eau
La grande connaissance de l'hydraulique par les cisterciens leur permet de transformer des rivières capricieuses, qui changeaient souvent de cours et étaient sujettes à de nombreuses crues, en cours d'eau régulés pour les besoins domestiques, énergétiques et agricoles des moines. Cela permet de rendre exploitables de grandes étendues de terres auparavant délaissées pour leur insécurité hydrique.

Avec la croissance économique et démographique, les besoins importants de l'industrie textile, il faut plus de bovins et d'ovins. Dès le XIIe siècle les propriétaires fonciers commencent à assécher les marais pour étendre la surface de pâturages disponibles. À la fin du XIIe siècle, les défrichages atteignent un point culminant. Le bois se raréfiant, se renchérit. Aussi, une plus grande attention est portée à l'exploitation forestière dont le rôle nourricier reste . En particulier en Flandre, où on atteint une limite en densité de population, les abbayes cisterciennes réalisent des travaux d'endiguement dans le prolongement de leurs travaux commencés dès le XIe siècle. Aux XIIe et XIIIe siècles, la poldérisation à grande échelle du marais poitevin est réalisée par des associations d'abbayes avec la mise sur pied de plans cohérents de drainage. Ils maîtrisent aussi la végétation au bord des cours d'eau. Par exemple ils plantent des saule dont les racines soutiennent la terre des digues ou des canaux.
Les cisterciens valorisent au maximum les terrains qu'ils exploitent. Dans le sud de la France, ils créent de classiques réseaux d'irrigation qu'ils généralisent dans les régions septentrionales. Par exemple dans la vallée de l'Aube où les hivers sont rigoureux, l'eau est dérivée par de petit canaux de 50 centimètres. Ce système permet en plus de la simple irrigation, de drainer les eaux stagnantes des ancien marais, d'apporter des éléments azotés indispensables pour la croissance des herbes et d'accélérer le réchauffement des terres (l'eau conduit 1000 fois plus la chaleur que l'air. Ce système se diffuse dans toute l'Europe du nord.
Si les cisterciens sont particulièrement performants dans la gestion de l'eau, ils s'inscrivent dans une évolution globale. Les techniques d'irrigation sont passées en Occident via l'Espagne musulmane et la Catalogne où Cluny est très implantée. L'abbaye de Cluny n'aurait pu se développer sans aménager la vallée de la Grosne. De même les comtes de Champagne dérivent la Seine pour assécher les environs de Troyes, lui fournir l'énergie hydraulique dont elle a besoin et un système d'évacuation des eaux.

 
L’industrie

Le moulin hydraulique se diffuse pendant toute la période médiévale (il est une source de rentrées financières importantes pour la noblesse et les monastères qui investissent donc dans ce type d'équipements). L'utilisation de l'énergie hydraulique plutôt qu'animale ou humaine permet une productivité sans comparaison avec celle disponible dans l’Antiquité : chaque meule d'un moulin à eau peut moudre 150 kilos de blé à l'heure ce qui correspond au travail de 40 serfs.
Les monastères sont dès l'époque carolingienne en pointe dans ce domaine, car la règle bénédictine veut qu'il y ait un moulin dans chaque abbaye.
Les moines blancs utilisent les techniques en vogue dans leurs régions : moulins à roue verticale au nord et à roue horizontale au sud.  Au XIIe siècle, les ingénieurs médiévaux mettent aussi au point des moulins à vent à pivot vertical (qui permet de suivre les changements de direction du vent) ou à marée qui sont inconnus dans l’Antiquité ou dans le monde arabe.  Avec la mise au point de l'arbre à came au Xe siècle, cette énergie peut être utilisée pour de multiples usages industriels.  Ainsi apparaissent des moulins à foulons qui sont utilisés pour écraser le chanvre, moudre de la moutarde, aiguiser les lames, fouler du lin, du coton ou des draps (dans cette opération importante dans la fabrication des étoffes, le moulin remplace 40 ouvriers foulons
De ces innovations techniques, qu'ils utilisent avec une grande acuité (ils sont parmi les premiers à utiliser les foulons hydrauliques, seul le marteau hydraulique peut véritablement être imputé aux moines cisterciens qui en généralisent l'emploi dans toute l'Europe. Les cisterciens ont en effet besoin d'outillage agricole, mais aussi de terrassement, de construction, de clous pour les charpentes, de ferrures pour leur vitraux ou de serrures, et quand les techniques architecturales évoluent, d'armatures en fer pour leurs bâtiments. Ils modifient les techniques traditionnelles en mécanisant certaines étapes du travail du fer.
Dès le XIIe siècle, des forges actionnées à l'énergie hydraulique démultiplient la capacité de production des forgerons : l'utilisation de marteaux pilons permet de travailler des pièces plus imposantes (les marteaux de l'époque pouvaient peser 300 kilogrammes et frapper 120 coups à la minute et  plus rapidement (des marteaux de 80 kilogrammes frappant 200 coups à la minute  et l'insufflation d'air sous pression permet d'obtenir des aciers de meilleure qualité (en élevant la température à plus de 1200° à l'intérieur des fours. Dès 1168, les moines de Clairvaux vendent du fer. Cette industrie sidérurgie est très gourmande en bois : pour obtenir 50 kilos de fer, il faut 200 kilos de minerai et 25 stères de bois ; en 40 jours une seule charbonnière déboise une forêt sur un rayon d'un kilomètre.

Les Cisterciens maîtrisent aussi les arts verriers. Ils disposent de fours permettant de couler du verre plat. Malgré les instructions de Bernard de Clairvaux, qui prônait une sobriété rigoureuse, ils développent un type de vitrail original : la grisaille.

Pour les besoins de leurs constructions les cisterciens doivent fabriquer des centaines de millions de tuiles. Le four de Commelle en  est la parfaite illustration : il permet de cuire entre 10000 et 15000 tuiles à la fois. Elles sont enfermées dans le four, rangées en quinconce, le four étant obturé par des briques réfractaires enduites d'argile pour parfaire l'isolation. Le foyer est alimenté pendant trois semaines et il faut autant de temps pour que le four et les tuiles refroidissentCes fours sont également utilisés pour fabriquer les carreaux de sol des abbayes.

L'art cistercien

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L’architecture

Les abbayes cisterciennes se distinguent initialement par la simplicité et la sobriété de l'architecture et des ornements. En  1134, le Chapitre général prescrit une série de mesures concernant l'art sacré, les lieux saints ne devant recevoir aucun décor sculpté ou orné. La couleur doit être réservée aux enluminures.
Les abbayes cisterciennes connaissent l'évolution de l'architecture romane vers le gothique (arc brisé) et se caractérisent par un grand dépouillement des lignes et de la décoration. Les "oculi" des abbatiales reçoivent des vitres blanches sans croix et sans couleurs. Aux tympans des portails et aux chapiteaux des églises, pas de sculptures car rien ne doit détourner la pensée de l'idée de Dieu.
Le Chapitre général de 1135, sous l'influence de Bernard de Clairvaux, est très directif sur les contraintes architecturales : il s'agit de traduire la Règle bénédictine dans l'espace. On doit respecter le carré monastique (le cloître issu de la Villa romaine). Les architectes cisterciens bâtissent leur plan sur des considérations fonctionnelles liées aux aménagements hydrauliques, la lumière ou les matériaux disponibles dans la région, mais en respectant les recommandations de Bernard de Clairvaux qui a défini les bâtiments nécessaires pour servir Dieu selon la Règle : l'oratoire, le réfectoire, le dortoir, l'hôtellerie et la porterie.

Au  XIIe  le roman  a atteint sa maturité mais, à partir de la seconde moitié du siècle, les cisterciens vont commencer la transition vers le gothique. Les maîtres d’œuvre cisterciens doivent concilier les exigences de construction en pierre pour limiter les risques d'incendie, de constructions élevées et lumineuses (en accord avec leur spiritualité), sans augmenter démesurément le coût des chantiers. La croisée d'ogive permet de répondre à ce triple défi : moins consommatrice en pierre que la voûte romane, elle en augmente la hauteur.
Le succès financier de l'ordre entraîne une multiplication des chantiers et les bâtiments conventuels commencent à recevoir des ornements de plus en plus nombreux. Dès les années 1170, les principaux couvents reçoivent des parures et parfois s'agrandissent d'un déambulatoire. Les vitraux et les pavements se font plus luxueux. Les bâtiments gagnent en verticalité. L'art cistercien trouve un prolongement au XIIe siècle dans l'art des cathédrales, comme en témoigne le chantier de la cathédrale de Laon.

Les vitraux

En  1150, une ordonnance stipule que les vitraux doivent être « ''albae fiant, et sine crucibus et pricturis'' », blancs, sans croix ni représentations. Motifs géométriques et végétaux sont les seules représentations : palmettes, résilles, entrelacements qui peuvent rappeler l'exigence de régularité prônée par saint Bernard. Ainsi jusqu'au milieu du XIIIe siècle, les vitraux cisterciens sont exclusivement des verrières dites « en grisaille » dont les motifs s'inspirent de pavements romans. Les vitraux blancs dominent ; moins coûteux, ils correspondent aussi à un usage métaphorique comme certains ornements végétaux. Les abbayes La Bénisson-Dieu, Obazine (aujourd'hui Aubazine, en Corrèze), de Santes Creus (Catalogne), de Pontigny et de Bonlieu sont représentatives de ce style et de ces techniques. Des fours à verres sont présents dans le temporel des cisterciens dès le XIIIe siècle.

L'apparition du verre figuré décoratif dans les églises cisterciennes coïncide avec le développement du mécénat et des donations aristocratiques. Au XVe siècle, le vitrail cistercien perd sa spécificité et rejoint par son aspect les créations de la plupart des édifices religieux contemporains.

Les carreaux

Pour les monastères cisterciens qui vivent en relative autarcie, l’usage des carreaux d’argile,  plutôt que de dallages en pierre ou en marbre s’impose. Les moines blancs développent une grande maîtrise de ce procédé, d’autant qu’ils sont capables de les fabriquer en masse grâce à leurs fours. Des carreaux à motifs géométriques apparaissent à la fin du XIIe siècle. Les décorations sont obtenues par estampage : sur l’argile encore malléable, on appose un tampon de bois qui imprime en creux le motif. Sur le relief en creux on appose une barbotine d’argile blanche et le carreau est soumis à une première cuisson. Un revêtement vitrifiable est ensuite apposé. Il protège le carreau et rehausse les couleurs.

L’assemblage des carreaux permet d’obtenir des combinaisons complexes de motifs géométriques. Celles-ci ont parfois jugées trop esthétiques vis-à-vis des préceptes de simplicité et de dépouillement de l’ordre. En 1205, l’abbé de Pontigny est condamné par le Chapitre général  pour avoir réalisé des parements trop somptueux. En 1210, l’abbé de Beauclerc  se voit reprocher d’avoir laissé ses moines perdre leur temps à réaliser un pavement « trahissant un degré non convenable d’insouciance et d’intérêt curieux ».

L'art cistercien est en accord avec leur spiritualité : il doit être une aide pour le cheminement intérieur des moines. En 1134, lors d'une réunion du Chapitre général de l'ordre, Bernard de Clairvaux qui est au sommet de son influence, recommande la simplicité dans toutes les expressions de l'art. Dès lors, les cisterciens vont développer un art dépouillé et souvent monochrome.

Cistercii filiae

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L'arbre de filiation des abbayes cisterciennes, témoigne de la formidable expansion de l'ordre depuis sa création en 1098, lorsque l'Abbé bénédictin Robert de Molesmes, obtint l'autorisation du pape de "se retirer au désert", au fond d'un marais inhospitalier de Bourgogne, appelé "Cistel", et 1153, lorsque s'éteignit saint Bernard, dernier docteur de l'Eglise, le plus connu et emblématique des cisterciens, dont l'influence sur le XIIe siècle fut telle que les historiens le qualifient de "siècle de saint Bernard".
St Etienne Harding créa entre 1113 et 1115 les "quatre premières filles de Cîteaux", premières en dignité puisqu'elles donnèrent chacune naissance à leur propre filiation : La Ferté (1113), Pontigny (1114), Morimont (1115) et Claivaux (1115), dont l'abbatiat échut malgré son jeune âge à Bernard de Fontaine. Dans la lignée propre de Cîteaux, l'abbaye-mère, dont l'Abbé reste le personnage central de l'ordre, après  La Cour Dieu et Bonnevaux en 1119 est crée, à la demande du Comte de Bois, l'Aumône en 1121 dont Etienne Harding choisit le moine "Ulric" comme premier abbé

Mémoire Abbé Mouze

mouzeVoir le mémoire de l'abbé Mouzé en consultation libre sur le document oeiginal conservé à la BNF  

 

Histoire de Marchenoir

Histoire MarchenoirLe livre de référence sur l'histoire et la fin de l'Abbaye de Notre Dame de l'Aumone. Disponible à cette adresse : suivre le lien

Mémoire de Charles Cuissard

cuissardRetrouvez le mémoire écrit par Charles Cuissard sur le document original conservé à la BNF

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